mardi 17 mai 2016

Le tribunal des tribunes

On parle souvent de liberté d’expression et de censure ces temps-ci. C’est un sujet qui revient souvent lorsqu’une personnalité connue, qui exprime des propos détestables, offensants ou simplement controversés, se fait retirer l’accès à une tribune qu’elle avait acquise ou qu’elle s’attendait à avoir. Récemment, on a eu le cas de Mike Ward et Guy Nantel aux Oliviers mais aussi, celui de Jeff Fillion. On évoque également la censure lorsqu’une université désinvite un panéliste parce que celui aura exprimé une opinion qu’elle désapprouve.

Personnellement, il me semble que l’on juge un peu trop promptement les responsables de ces tribunes et que l’on utilise abusivement le mot «censure». Il y a quelque chose que certains ne semblent pas reconnaître et qui, pourtant, m’apparaît une nuance tout à fait nécessaire pour bien comprendre la situation. Je parle de la distinction entre:
  • Interdire à une personne de s’exprimer,
  • Ne pas donner à une personne une tribune privilégiée spécifique,

S’exprimer est un droit, avoir une tribune est un privilège. Ce qu’on ne réalise peut-être pas, c’est que la majorité d’entre nous est constamment privée de ce dernier. Il n’y a qu’une poignée de personnes qui ont accès aux tribunes privilégiées (les journaux, la télé) et nous ne nous considérons pas pour autant «censurés». Pourquoi ne suis-je pas invité à Tout le monde en parle ou qu’on ne me donne pas de colonne dans Le Journal de Montréal? Suis-je censuré? Bien sûr que non.

Le responsable d’une tribune décide de qui y aura accès. Il a le devoir de ne pas se faire le diffuseur de propagande haineuse et, puisque beaucoup aimeraient pouvoir accéder à sa tribune, il se doit aussi de choisir de façon impartiale et de ne pas juste toujours passer le micro à ses amis. Il a aussi le droit de refuser de prêter sa tribune à des gens auxquels il ne veut pas être associé. Rien là-dedans n’est de la censure.

Ainsi, lorsque l’on perd sa tribune, il convient de se demander pourquoi on l’avait acquise au départ. Si je suis un scientifique expert de la météo et qu’on me retire soudainement une tribune que j’ai toujours eu parce que je me mets à parler des changements climatiques et que le nouveau propriétaire de ma tribune est un conservateur, oui je peux me dire qu’on tente peut-être de me bâillonner. Mais si j’ai gagné ma tribune parce que je suis drôle, populaire et que le monde m’aime, il est normal que je la perde en disant des choses qui me rendent détestable ou qui ne sont plus drôles. De la même façon, si je suis un universitaire invité à un colloque, mais que l’on me désinvite suite à certains propos que j’ai tenus sur une tribune publique, c’est tout à fait légitime si les propos en question prouvent que je ne suis pas l’érudit aux opinions éclairées que l’on croyait avoir invité.

Bref, la censure serait d’interdire à quelqu’un de parler et de le punir s’il le fait. Lui retirer sa tribune n’est pas une punition, c’est une conséquence. C’est quand le responsable de la tribune ne veut plus s’associer à cette personne. Il n’y a pas censure si l’on ne lui retire pas le droit de s’exprimer. Est-ce que les tribunes ont été retirées à certains de façon incohérente, arbitraire ou hypocrite? C’est possible. Mais ce n’est pas pour autant de la censure et ce n’est pas parce qu’une personne acquiert le statut de «célébrité» qu’elle devrait avoir un accès inconditionnel à toutes les tribunes de la province. Et au pire, elle peut toujours se chercher une autre tribune ou s’exprimer sur les réseaux sociaux. Personne n’est réduit au silence.

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