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samedi 19 juillet 2014

Réforme de la prison

Je m'apprête à parler de quelque chose que je ne connais pas du tout. J'ai juste écouté deux épisodes d'Unité 9 et là je m'imagine qu'avec ça comme bagage je peux critiquer notre système carcéral. Alors, prenez ce qui suit avec un grain de sel. En court, ma réforme se résume en trois points:

  • Les détenus n'ont pas à souffrir inutilement;
  • Les détenus devraient travailler et payer un loyer;
  • Les hommes et les femmes devraient aller dans les mêmes prisons.


Le premier point de ma réforme découle du fait que mon paradigme de justice diffère de celui de l'air du temps. Pour l'Occidental moyen, le fait de juger un coupable et de l'envoyer en prison est comme la version terrestre du Dieu monothéiste qui juge les pécheurs et les envoie en Enfer. Dans cette conception des choses, la prison se doit d'être un lieu de souffrance et de tourments. Je me situe dans une toute autre école de pensée. Le but de ma prison idéale n'est pas de faire souffrir de mauvaises personnes, mais de réhabiliter des individus délinquants tout en les empêchant de nuire à autrui en attendant que ce but soit atteint. Les seules souffrances et pertes de liberté qu'il soit légitime de leur infliger, sont celles inhérentes à ce processus de réhabilitation. Donc, pas parce qu'ils «méritent»* de souffrir, mais parce qu'on n'a pas le choix de les faire souffrir si on veut empêcher que ne se répètent les crimes dont ils sont coupables. Mon idée est qu'un séjour en prison devrait surtout servir à rencontrer différents spécialistes: travailleurs sociaux, psychologues, criminologues, etc. À la fois pour recevoir de l'aide** de leur part, mais aussi pour que l'on puisse comprendre les causes systémiques qui ont «engendré» ce criminel.

On n'a pas à enlever au contrevenant plus de liberté que nécessaire. Ainsi, si l'on estime qu'une personne ne présente pas de danger immédiat pour quiconque, il est absurde de l'enfermer. Peut-être que certains détenus devraient passer leur journée à la prison mais auraient le droit de rentrer dormir chez eux le soir (à condition de respecter un couvre-feu et peut-être de porter un localisateur)? Une violation du code de la route ou du code déontologique d'un ordre professionnel n'ont pas à être suivi d'une peine pire qu'une perte du permis de conduire ou qu'une radiation de l'ordre – quelle que fusse la gravité des conséquences de cette violation – puisque ces peines suffisent à les prévenir (bien sûr, si par la suite la personne conduit sans permis ou pratique illégalement, là il est requis de sévir plus sévèrement). Peut-être aussi qu'une peine pourrait se limiter à ne pas se rendre dans tel lieu, ne pas approcher de telle personne, ne pas occuper tel type d'emplois, faire des travaux communautaire, ou prendre tel médicament tous les jours. Bref, la majorité des peines pourraient être «purgées dans la communauté» sans problème si on enfermait que les individus dangereux ou peu coopératifs.

Le second aspect de ma réforme est que je ne pense pas qu'il soit mal de faire travailler les prisonniers durant leur incarcération. En fait, nous sommes tous pas mal forcés de travailler et de payer notre nourriture et notre toit lorsque nous sommes considérés par l'État comme «libres», alors je ne vois pas pourquoi les détenus y échapperaient. Il faut simplement nous assurer que ça ne devienne pas de l'esclavage et, à cette fin, créer au sein de la prison un système analogue au salariat à l'extérieur de la prison.

Il faudrait donc qu'il y ait des emplois de disponibles en prison. Des postes au service de la prison elle-même (commis, concierge) et d'autres utiles pour l'extérieur, peut-être comme sous-traitant de compagnies ayant besoin de manufacturiers. Chaque détenu aurait un compte dans la «banque» de la prison et ce ne serait que cet argent qu'il pourrait utiliser dans la prison. Il devrait payer un loyer pour sa cellule (qui inclurait bien sûr l'eau et l'électricité, mais aussi des repas à la cafétéria). Son salaire et son loyer seraient versés et prélevés directement de son compte, à chaque jour. Il recevrait un montant de base en entrant en prison (équivalent d'un mois de loyer). S'il choisit de ne pas travailler, il perdrait de l'argent via son loyer mais son endettement serait plafonné. Avec son salaire, il pourrait s'acheter des choses au dépanneur de la prison, ou avoir accès au gym, à la médiathèque ou à internet. Les prisonniers ne pourraient pas avoir de transactions entre eux. En sortant de prison, on le payerait ce qui lui reste dans son compte (moins le montant de départ) si c'est positif, mais on annulerait sa dette s'il en a une. Bref, je créerais une vie économique dans les prisons tout en limitant ses dérives tels que le surendettement.

Ma troisième proposition est que les prisons soient mixtes; les hommes avec les femmes. On trouve ça naturel que les prisons soient non mixtes mais, pour être en cohérence avec ma conception antisexiste de la société, c'est nécessaire d'abolir ce genre de division... à moins d'y trouver une justification pertinente autre que la tradition. Je pense que ça serait bien parce que j'ai l'impression que les gens sont moins agressifs dans les milieux mixtes que lorsqu'ils sont juste avec des personnes de leur sexe. Ce point est sans doute l'élément le plus controversé de ma réforme. Jusqu'à présent, je n'ai rencontré personne qui soit d'accord avec moi là-dessus. Ça semble aller de soi pour tout le monde qu'il serait trop dangereux de laisser de pauvres femmes fragiles avec de gros méchants prisonniers mâles qui vont évidemment les violer jusqu'à la mort. En fait, j'ai l'impression que cette idée découle d'une vision trop stéréotypée de la prison et des détenus en général. Comme si c'étaient des animaux enragés qui passaient leur temps à se battre. Les gens qui sont réellement comme ça n'ont pas leur place en prison mais bien dans des institutions psychiatriques.

En fait, de mon point de vue, les pensionnaires de la prison ont le droit à la sécurité et à l'intimité. Si, présentement, ces droits ne sont pas suffisamment respectés pour qu'il ne soit pas dangereux ou humiliant pour une femme d'y être avec des hommes, c'est qu'il y a un problème même dans un contexte de non-mixité. Si les femmes s'y feraient violer, c'est que des hommes s'y font violer, ce qui est inacceptable. Mais, si chacun a sa propre chambre, si les douches et les toilettes sont individuelles avec une porte qui se barre (mais dont les gardiens auraient la clé), si les individus trop dangereux pour leurs codétenus sont isolés, etc. il n'y aurait plus rien d'inquiétant à y mêler les sexes. J'ajouterais que les occupants de la prison devraient avoir accès à du matériel pornographique et des accessoires de sexualité solitaire, question d'assouvir certains besoins pouvant contribuer à une agressivité surtout dirigé vers l'autre sexe.

Je reviendrai ultérieurement sur ce sujet car j'aimerais parler de la durée d'un séjour en prison. En ce moment, c'est fixé par le juge et en proportion avec la gravité du crime, alors que dans mon paradigme ce serait forcément différent... ça impliquerait non seulement de ne pas donner ce pouvoir aux juges mais, en plus, de réformer significativement le système judiciaire lui-même... ce qui constituera le sujet d'un futur billet.

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* En fait l'aspect «méritoire» compte un tout petit peu. Il sert juste de justification pour outrepasser certains droits fondamentaux de l'individu (comme celui de ne pas être enfermé). C'est plus comme si «le contrat social» stipulait qu'un individu ayant démontré sa dangerosité peut voir certains de ses droits être suspendus afin d'éviter qu'il ne soit à nouveau dangereux. Ainsi, c'est légitime simplement parce que, en transgressant la loi, le criminel consent tacitement à ce que l'État prenne ces mesures contre lui s'il se fait prendre. Mais, ce n'est pas vraiment méritoire ou punitif puisque la sanction n'a aucunement pour but de rétribuer la souffrance causée ou d'être proportionnelle à la gravité de l'infraction.

** Certains s'offensent de savoir que l'on investisse tant d'efforts pour aider les criminels et diront «Mais les victimes elles?» Effectivement, les victimes méritent aussi de l'aide de l'État, soit des indemnisations et du support psychologique. De la façon dont je vois ça, le crime devrait être considéré comme un «bogue dans le système» et le but de l'État devrait être de réparer, dans la mesure du possible, les dommages qu'il a causé et de l'empêcher de survenir à nouveau. Donc l'intervention doit se faire chez les victimes, les criminels et les causes sociétales criminogènes.

samedi 5 octobre 2013

L'ego de l'État

Je suis en train de réfléchir à ce dont aurait l'air un État construit selon mon paradigme philosophique. La question est complexe puisqu'il en va à la fois de sa forme mais aussi de sa légitimité. Par ailleurs, plusieurs composantes de nos États vont directement à l'encontre de principes de base de mon paradigme, comme l'entretient d'une identité nationale par exemple.

Ma réflexion n'est pas encore aboutie, mais j'ai déjà quelques idées de base. Principalement, que l'État n'a de légitimité que s'il est pensé comme un contrat social. Ça m'a amené à prendre conscience que certains des rôles de l'État ont une finalité égoïste et d'autres une altruiste. C'est-à-dire que si les «signataires du contrat social» constituent, finalement, l'ego de l'État, toutes les lois favorisants leurs intérêts ont une fonction purement égoïste, et toutes celles qui les forcent à respecter les intérêts de ceux qui ne font pas partie du contrat social sont de l'altruisme. Conséquemment, il y a une distinction entre les individus qui «font partie de l'État» et ceux qui ne sont que «protégés par l'État».

D'abord je vais définir plus clairement l'ego de l'État. Il s'agit en fait de tous ceux qui ont un pouvoir politique au sein de l'État (c'est-à-dire, les électeurs). Au départ, ce sont les signataires du contrat social; les fondateurs du pays. Comme les fondateurs d'une entreprise, ils ont créé l'État afin que celui-ci ait une utilité pour eux-mêmes et, pour cette raison, il y a une certaine légitimité à ce que l'État s'occupe d'eux avant de s'occuper des membres d'un autre État. Mais, on peut ajouter de nouveaux membres à l'État. Si une entreprise ajoute à ses fondateurs de nouveaux membres à son ego en utilisant le critère de la propriété, qu'en est-il d'un État? Outre ses fondateurs (surtout s'ils sont morts…), qui d'autres l'État devrait-il inclure dans son ego? En suivant strictement mon paradigme, un État devra assimiler (c'est-à-dire, accorder citoyenneté et droit de vote) tout individu ayant le potentiel et le désir de faire partie de l'État, en autant que cette intégration soit moins nuisible pour les membres actuels que s'abstenir de le faire ne le serait pour le candidat. Bref, cela exclut toute possibilité de discrimination arbitraire – par exemple, de ne pas accorder le droit de vote aux femmes – et nous oblige à accepter autant de nouveaux citoyens que possible.

Mais l'ego de l'État n'est pas la somme des citoyens, ni leur moyenne. C'est tous les citoyens, chacun individuellement. Cette perspective a certaines conséquences. Principalement, il est nécessaire d'instaurer l'égalité sociale entre les citoyens, puisqu'ils sont tous l'État. Une autre conséquence c'est qu'on ne peut pas sacrifier un individu pour le bien du plus grand nombre puisque ses intérêts personnels comptent autant que ceux de n'importe qui d'autre. Aussi, plusieurs situations où l'égoïsme serait légitime selon l'éthique doivent demeurer illégales. Par exemple, si j'ai besoin d'un nouveau foie, tuer une personne innocente pour l'acquérir serait tout aussi légitime éthiquement que si je suis un loup qui tue une proie pour se nourrir. Mais, puisque l'État ne peut prendre partie comme ça entre deux membres de son ego, il se doit de prohiber la prédation entre citoyens. C'est-à-dire que, non seulement il ne peut prendre parti dans un dilemme mettant en concurrence les intérêts vitaux de deux membres, mais il interdit aussi à ses membres de provoquer une situation engendrant un pareil dilemme.

Ceux que je définis comme faisant partie de l'autrui de l'État sont ceux qui n'ont ou ne peuvent avoir de pouvoir dans l'État mais à qui ce dernier donne tout de même des droits. L'existence de cet «autrui» découle d'un désir pour les membres de l'État de ne pas s'attribuer des privilèges sans fondement ou de constituer une clique tyrannique imposant illégitimement sa volonté et son pouvoir. Les membres de l'ego constatent qu'il existe des êtres ne pouvant pas être intégrés à leur cercle mais qui possèdent tout de même certains attributs communs avec eux. Il serait donc arbitraire de leur part de ne pas leur accorder les droits qu'ils se donnent à eux-mêmes au nom de ces mêmes attributs.

Comme pour l'ego, on se doit d'inclure dans l'autrui tous les individus ayant le potentiel pour, sans avoir de critère d'exclusion arbitraire. Ainsi, tous les êtres sensibles de l'Univers font partie de l'autrui d'un État respectant mon paradigme. Concrètement, ça inclut les enfants, les personnes atteintes de déficience mentale, les étrangers (se trouvant ici ou ailleurs) et les animaux (sauvages ou de compagnie). L'État se doit donc de manifester son altruisme envers toutes ces catégories d'êtres.

Soit. Mais à l'instar de l'individu, l'État n'a pas les moyens d'être équitablement altruiste envers absolument tout ce qui existe. Ainsi, suivant la même logique que j'ai expliquée dans mes réflexions sur l'altruisme et sur l'égoïsme, l'État peut utiliser des critères égoïstes pour choisir comment il va répartir son altruisme. Si j'ai le choix entre sauver la vie d'un de mes proches et celle d'un inconnu, il est légitime que je sauve mon proche. Si l'État a le choix entre sauver la vie de l'enfant d'un citoyen et celle d'un étranger vivant à l'étranger, il est légitime qu'il priorise l'enfant. Donc, au sein de l'autrui de l'État, il est permis de hiérarchiser les choses en suivant le critère de la proximité d'avec l'ego de l'État, en autant que cela soit fait en respectant le principe voulant que l'égoïsme n'est légitime que s'il s'agit d'un intérêt supérieur ou si cela est nécessaire au bonheur minimal de l'ego. Bref, les proches des citoyens (nos enfants, nos parents à l'étranger qui attendent d'immigrer ici, nos handicapés mentaux et nos animaux de compagnie) ont un statut privilégié par rapport aux membres de l'autrui qui nous sont inconnus (les gens des autres pays et les animaux sauvages). Je me disais même que l'on pourrait créer une catégorie légale – une sorte de «semi-citoyenneté» qu'on pourrait désigner comme «les protégés» ou «les pupilles» de l'État – qu'on accorderait aux proches des citoyens qui ne peuvent devenir citoyens électeurs.

D'accord. Mais si on divise l'autrui en deux sous-catégories (proches versus inconnus) cela ne veut pas du tout dire de n'accorder aucune considération à la seconde. Au contraire, l'État se doit d'étendre son altruisme aussi loin que possible. Les missions de paix et l'aide humanitaire à l'étranger, par exemple, sont une mesure concrète découlant de cet altruisme désintéressé, de même que beaucoup de lois environnementales. Nos caprices et ceux de nos proches ne devraient jamais passer avant les intérêts vitaux d'autrui.

Un de mes buts ici était de déterritorialiser le concept d'État et de supprimer toute considérations spécistes. Il est contraire à mon paradigme d'accorder moins de droits à un individu juste parce qu'il se trouve de l'autre côté d'une frontière géographique ou biologique. En revanche, le critère de la proximité d'avec l'ego de l'État, que j'utilise ici, m'apparaît beaucoup moins arbitraire. Par ailleurs je n'abolis pas totalement le territoire. Si un étranger inconnu est blessé sur le territoire de l'État, on va davantage le prendre en charge que s'il se blesse à l'étranger simplement parce que, dans le second cas, on va prendre pour acquis qu'un autre État s'en occupera.

dimanche 25 novembre 2012

Les droits du fœtus

Récemment, les Conservateurs ont tenté de rouvrir le débat sur l'avortement en créant un comité pour discuter du statut légal du fœtus. L'idée d'un tel comité ne me dérange pas en soi, ce qui me dérange c'est qu'il soit composé de conservateurs. Un des problèmes, je pense, dans ce débat est la définition du concept d'«humain» que l'on ne dissocie pas suffisamment, voire pas du tout, de celui de «personne». L'autre problème sont les droits que l'on considère inhérents à cette catégorie.

J'ai brièvement abordé la question des droits des embryons et fœtus dans ma réflexion sur l'avortement. J'y disais qu'avant un certain stade de la grossesse, il était absurde de donner à l'embryon plus de droits qu'à une plante. S'il n'a pas encore de système nerveux actif, il ne s'agit pas d'un être et il est par conséquent absurde et anthropomorphiste de lui accorder des droits. J'ajoutais toutefois un bémol en disant que, puisqu'à la veille de l'accouchement, l'enfant n'est pas bien différent de ce qu'il sera au lendemain de sa naissance, il était arbitraire d'y placer là une limite bien tranchée lors de laquelle il passe spontanément du statut d'objet à celui de personne. On tolère qu'une personne en tue une autre seulement si c'est un cas de légitime défense ou si c'est un soldat qui tue un soldat ennemi à la guerre. Or le fœtus n'est pas une personne, ni un objet. Ce serait plutôt comme une sorte de bestiole ou de bête primitive mais qui aurait le potentiel de se transformer en personne. Donc, quels droits devrait avoir un fœtus à partir de la date limite légale pour l'avortement – ce que l'on pourrait appeler l'individuation – et la naissance?

En fait, à ce stade, je donnerais au fœtus un statut juridique qui lui serait propre. Quelque chose qui le distinguerait du simple objet mais qui ne lui conférerait pas pour autant le statut de personne, même s'il est indubitablement humain (comme l'est un cadavre ou un humain en état de mort cérébral). Je me dis donc qu'avant ce point de la grossesse, la porteuse devrait être libre d'avorter sans avoir à rendre de compte, tandis qu'après elle devrait donner une raison et que plus la grossesse est avancée, plus la raison devrait être grave. Ce qu'il faudrait établir c'est une énumération des différents conflits d'intérêts pouvant survenir entre un fœtus et sa porteuse, puis dans quelle situation les intérêts de cette dernière l'autoriseraient à avorter aussi tardivement.

Imaginons qu'un problème médical grave survienne durant la grossesse et nous force à choisir entre la vie de la mère et celle du fœtus. Dans ce genre de situation, la grande majorité d'entre nous ferait passer la vie de la mère avant celle de son futur enfant. Mais plus les risques de complications médicales pour la mère seront faibles, moins il est bien vu qu'elle avorte. Prenons une situation différente. Imaginons que le fœtus se fasse diagnostiquer une maladie faisant en sorte qu'il n'aura jamais d'autonomie, disons un lourd handicap physique ou mental. Accepterions-nous un avortement tardif? Considérant le fardeau que cela risque d'apporter aux parents pour toute leur vie, je considère que ce serait éthiquement correct de les laisser avorter. Mais, la question est beaucoup moins tranchée. Finalement, si la porteuse veut avorter tardivement parce qu'elle n'est plus sûre en fin de compte de vouloir être mère, on le lui refuse généralement.

Tout cela est déjà pas mal comme ça, mais je ne pense pas que le fœtus n'ait pour autant de statut légal spécifique. Le fœtus n'est pas vraiment considéré comme un être pourvu de droits. Dans notre conception des choses, on ne fait pas vraiment de gradation entre une personne et un objet. Pourtant, la démarcation n'est pas si nette, tout est en continuum. Ainsi, il m'apparaît important de créer des catégories juridiques intermédiaires* pour être en cohérence avec la réalité.

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 * De la même façon, il m'apparaît pertinent et nécessaire de créer une catégorie juridique pour l'animal.

lundi 12 décembre 2011

Les droits des objets

Qu'est-ce que la propriété? Non je ne dirais pas, comme Proudhon, que la propriété c'est le vol. Je comprends et je partage l'idée que la propriété privée doit exister. L'abolition totale de cette dernière, que prônent certains utopistes, m'apparaît comme quelque chose qui aurait des conséquences indésirables. Mais je me permettrai tout de même ici de réfléchir et de remettre en question certains aspects du concept de propriété. Y a-t-il certaines limites qu'on devrait lui imposer?

Mais tout d'abord, que signifie «posséder»? C'est un concept auquel nous sommes tellement habitué que son sens nous semble aller de soi. Mais si l'on fait l'exercice de le définir, on pourrait dire que les possessions d'une personne sont les objets sur lesquels les autres personnes lui reconnaissent une pleine souveraineté. Un individu peut faire ce qu'il veut des objets qui sont siens. Mais ce qu'il faut garder en tête c'est qu'il s'agit d'une convention sociale, d'un consensus. Il n'y a pas de connexion magique entre le possesseur et ses possessions. C'est une intersubjectivité.

Dans cette perspective, un être peut-il en posséder un autre? Selon notre définition de la propriété, c'est tout à fait possible. Il suffirait soit que le propriétaire puisse user de la coercition pour soumettre sa propriété à sa souveraineté (comme lorsque l'on possède un animal) ou, encore mieux, que l'individu qui appartient à l'autre reconnaisse lui-même cette propriété et se soumette volontairement à la volonté de celui à qui il appartient. Mais nous avons un jour décrété qu'un humain ne pouvait pas se faire propriétaire d'un autre humain. Cela parce que nous avons reconnu que l'esclave avait des intérêts propres, autant que son maître, et qu'il était plus facile pour lui d'accéder au bonheur s'il n'est pas soumis aux caprices d'un propriétaire. Pour des raisons éthiques, donc, nous réprouvons l'idée qu'un humain puisse en posséder un autre et mettons là une limite au pouvoir de posséder qu'a l'individu.

Nous pourrions, à partir de la même base, nous demander si un humain devrait pouvoir posséder un animal. Étant donné que l'animal a des intérêts propres, il importe de les considérer. Personnellement, je donnerais à l'animal un statut distinct du mobilier, une relation impliquant certains devoirs envers lui, sans lui donner lui-même le pouvoir de posséder des choses, mais c'est un autre sujet. La question que je me pose ici concerne plutôt les objets inanimés. Même si un objet n'a pas d'intérêts propres, de désirs ou d'aspirations, même s'il ne peut souffrir ou être contrarié, celui qui possède cet objet devrait-il pouvoir lui faire subir ce qu'il veut? Si l'on possède un objet, devrait-on avoir tous les droits sur cet objet? L'objet inanimé devrait-il «avoir des droits»?

La question semble absurde, mais considérons que si nous n'avons aucun devoir envers l'objet lui-même, nous en avons envers les individus. Or, si un objet a le potentiel d'être utile ou nécessaire pour quelqu'un et qu'il est difficile à obtenir, ne devrait-il par être interdit de le détruire ou de l'abîmer volontairement même si on le «possède»? Par exemple, si je suis riche et que je m'achète un objet très abondant, mettons une télé, puis-je la détruire? Mais s'il s'agit plutôt d'un objet est rare et nécessaire?

Nous vivons dans une culture où nous considérons la propriété comme un pouvoir absolu sur les objets, et cela favorise sans aucun doute le gaspillage. Mais si nous nous représentions la propriété différemment? Imaginons que nos choses ne sont pas «à nous» individuellement, mais qu'elles appartiennent en fait à tout le monde, sauf qu'elles nous sont «prêtées» personnellement par la collectivité. Cet «emprunt» nous autorise à utiliser nos objets pour aussi longtemps que l'on en a besoin, mais nous interdit de les détruire s'ils sont encore bons, et nous force à les donner à la charité si l'on veut s'en défaire, plutôt que de les jeter. C'est juste pour souligner que c'est la façon subjective dont on perçoit la propriété qui influence la façon dont on consomme et partage les objets. Une conception différente du même phénomène aurait amené une attitude différente.

Mon point est que même si mon éthique utilitariste est fondée sur le droit au bonheur, et même si seuls les êtres sont capables de bonheur, les choses qui ne sont pas des êtres tels que les objets inanimés, les institutions (entreprises, États, religions, etc.), les écosystèmes, les végétaux et les éléments du patrimoine immatériel (cultures, langues, etc.) méritent aussi des genres de «droits indirects» découlant de leur utilité pour les êtres. Par exemple, le droit de maximiser son potentiel d'utilité. Celui-ci impliquerait de ne pas détruire un objet qui peut encore servir, d'en prendre soin pour qu'il dure le plus longtemps possible, et de le donner lorsque l'on n'en a plus besoin.

Je conclus en vous soumettant une mise en situation. Imaginons un homme qui possède une entreprise. Il n'y travaille pas, il a des employés pour ça. Il ne la gère pas, il a des employés pour ça aussi. Il ne l'a pas construite lui-même ni achetée avec de l'argent durement gagné, il l'a reçue en héritage. Bref, il ne fournit absolument aucun effort dans cette entreprise ni n'en a fourni aucun pour en acquérir la propriété. Dans ce contexte, est-il juste qu'il retire un revenu de cette entreprise, et ce au seul motif d'un lien imaginaire entre lui et celle-ci, lien qui porte le nom de «propriété»? Posons-nous la question...

samedi 28 novembre 2009

Respecter une dernière volonté

A-t-on des devoirs envers une personne défunte?

Tous comme les gens du futur, les gens du passé existent mais dans une autre période. Par conséquent, ils sont capables de bonheur et de souffrance et il est légitime de considérer leurs intérêts. Toutefois, puisque nous nous trouvons en aval dans l'axe temporel, aucun de nos gestes ne peut avoir de répercutions sur eux puisqu'un rapport causal s'effectue toujours du passé vers le futur et jamais dans l'autre sens. Conséquemment, nous ne pouvons, d'aucune façon, influer sur le bonheur ou la souffrance d'un être se trouvant dans une époque antérieure, ce qui fait qu'il est futile de considérer leurs intérêts dans nos actions.

Nous avons par contre des devoirs envers les personnes vivantes dans le présent. Je peux donc prendre un engagement envers l'un de mes contemporains, mais qui s'étendrait jusqu'après sa mort. Le fait de savoir que mes dernières volontés seront respectées après ma mort peut avoir un impact sur mon bonheur pendant ma vie. Ce raisonnement ne m'impose cependant pas de respecter réellement l'engagement que j'avais pris avec une personne défunte, il importe seulement que, de son vivant, la personne croit que sa volonté sera respectée après sa mort. Une fois trépassée, elle n'a aucune manière de savoir si l'on tient notre engagement et ne peut donc aucunement en souffrir. De ce point de vue, on est tacitement libéré de notre engagement envers elle à partir du moment qu'elle n'existe plus. Je pourrais donc mentir à la personne, lui dire que je vais m'occuper d'entretenir la maison ancestrale comme promis, puis décider de la vendre aussitôt que j'en hérite. L'important c'est qu'elle meure en ayant la certitude que sa volonté sera respectée; qu'elle le soit effectivement ou non ne l'affectera pas.

Mais si les vivants réalisent que l'on ne tient pas les engagements que l'on a pris envers les défunts, ils sauront qu'on ne respectera pas non plus leurs dernières volontés quand ils ne seront plus là et souffriront de ça. Le fait de ne pas respecter une dernière volonté causerait donc de la souffrance, non pas à la personne défunte, mais aux vivants qui souffriraient de savoir que ce type d'accord n'est pas respecté. C'est la raison qui me pousse à croire qu'il est éthiquement important de respecter la volonté des morts.

Cela ne doit toutefois pas trop interférer avec les intérêts des vivants. J'ai l'impression que l'on a tendance à surcompenser l'asymétrie inhérente au fait que les défunts ne sont plus là pour renégocier les ententes que l'on a avec eux, en faisant des concessions que l'on ne ferait pas avec les vivants. Dites-vous que si le mort n'est effectivement plus là pour défendre sa cause, il n'est plus là non plus pour souffrir que sa cause ne soit pas défendue.

jeudi 29 octobre 2009

À propos des grèves

Je trouve personnellement que les grèves sont quelque chose qui ne devraient pas exister dans une société civilisée.

Fondamentalement, le rôle des employés n'est pas d'enrichir leur patron mais bien d'offrir un service à la société. Lorsqu'il y a grève, ce n'est pas que le patronat qui en pâtie, c'est tout ceux qui utilisaient ce service. Selon le secteur dans lequel elle éclate et les moyens de pression employés, une grève peut s'avérer très nuisible pour la société et perturbante pour l'ordre public.

Si, au lieu d'avoir recours à des moyens de pressions futiles, symboliques ou collatéralement dommageables, on avait recours à un arbitrage. Disons, une sorte de procès ou la partie patronale et la partie syndicale devraient toutes deux défendre leurs points respectifs. Le syndicat expliquerait pourquoi il juge que les employés méritent mieux, l'employeur expliquerait pourquoi il ne peut ou ne veut leur donner mieux. Le juge rendrait son verdict, en tenant compte de la justesse et de la faisabilité des exigences de chaque parti, et tous devraient s'y soumettre sans chialer.

Me semble que ça serait moins nuisible pour la société qu'une grève et que ça ferait pas mal plus mature…

samedi 17 octobre 2009

Fondements des droits de l'enfant

J'ai réfléchis aux droits des enfants, par rapport aux droits et devoirs qu'ont leurs parents sur eux, ou aux droits et devoirs qu'a la société d'interférer ou non dans la relation parent/enfant. C'est une situation qui m'apparaît délicate et compliquée à analyser. Il y a plusieurs variables qui s'interfèrent mutuellement pour poser les limites et légitimer les droits et devoirs parentaux. Je vais donc essayer de démêler tout ça en partant de la base. En gros, ça se résume en :

  • L'enfant est un être
  • Il manque de lucidité
  • Il n'a pas choisi de venir au monde
  • C'est un adulte potentiel

D'abord, l'enfant est un être. À partir du moment où l'embryon possède un système nerveux actif (mais pas avant), il est légitime de lui accorder minimalement le droit d'être protégé de la souffrance, de rechercher le bonheur et de perpétuer sa propre existence. À cela s'ajoute le fait qu'il a des proches qui tiennent à lui et qui souffriraient s'il lui arrivait quoique ce soit. Donc ça c'est notre point de départ, mais si on s'arrête là, nul n'a de devoir envers l'enfant et celui-ci n'a de compte à rendre à personne. Pourquoi ses parents devraient-ils s'occuper de lui? Pourquoi devrait-il obéir à ses parents? Poursuivons notre réflexion…

Un être doit posséder un minimum de lucidité pour qu'on lui laisse la liberté de faire ses propres choix sans lui imposer de contraintes. Si un individu veut s'adonner à une activité mauvaise pour lui, on doit lui expliquer en quoi cela va lui nuire. Mais si, dans le cas d'un enfant par exemple, il est trop peu lucide pour réaliser qu'il se nuit à lui-même, on se doit de le contraindre. Toutefois, cette coercition sur l'individu ne conserve sa légitimité que si on ne lui impose des choses pour son bien et seulement dans les domaines où il manque de lucidité. Il serait fallacieux d'utiliser cet argument pour asservir totalement un être moins rationnel que nous à notre volonté en suivant exclusivement nos intérêts personnels.

Je ne pense pas que les parents aient un quelconque droit divin/naturel/magique sur leurs enfants. D'un point de vue très terre-à-terre, la génitrice et son rejeton sont deux individus distincts. J'aimerais souligner cependant que l'enfant n'a pas choisi de venir au monde, ce sont ses géniteurs qui ont pris cette décision pour lui. Qu'est-ce que ça implique? D'abord que ceux qui choisissent d'engendrer un nouvel individu s'engagent tacitement à s'assurer que celui-ci ait de bonnes conditions d'existence durant la première partie de sa vie, pendant laquelle il est plus vulnérable et dépendant. Les géniteurs peuvent remplir ce devoir en devenant eux-mêmes les parents de cet enfant ou en veillant à ce qu'il soit adopté par d'autres.

Cela implique aussi le devoir pour la société d'accorder un minimum de lousse aux parents quant à la façon dont ils élèveront leurs enfants. Si on interdit aux parents potentiels de choisir les contingences culturelles (religion, langue, valeurs, etc.) qu'ils transmettront à leurs enfants, ils n'auront plus aucune raison de faire des enfants. Et je ne pense pas que cela lèse d'une quelconque façon la liberté de l'enfant d'être ce qu'il veut, en autant qu'on lui présente le plus tôt possible les autres alternatives et que le parent accorde aussi à son enfant un minimum de lousse dans ses choix de vie.

Autre facteur, c'est que l'enfant est un adulte potentiel. Nous avons des devoirs envers les gens du futur. Conséquemment, en plus d'avoir des devoirs envers cet enfant, nous en avons aussi envers l'adulte qu'il deviendra. Les droits de cet adulte du futur viennent limiter ceux de l'enfant qu'il est, de ses parents et de la société en général. L'enfant «appartient» à l'adulte qu'il sera, c'est pourquoi il faut le prémunir contre ses propres choix irrationnels et préserver son intégrité, même contre son gré, afin qu'il ait toutes ses facultés une fois adulte pour disposer de lui-même. C'est sur ce point, je pense, que le statut de l'enfant diffère de celui d'un adulte qui aurait une déficience cérébrale le rendant intellectuellement équivalent à un enfant.

Par exemple, imaginons qu'un enfant veuille se faire tatouer un dessin sobre à un endroit peu visible. On ne pourrait pas invoquer le critère du manque de lucidité puisque son choix ne lui nuit pas et n'est pas irrationnel. On pourrait même invoquer son droit de disposer de lui-même. Mais, paradoxalement, je considère que c'est justement notre droit de disposer de nous-mêmes, en tant qu'adulte, qui justifie cette contrainte de la liberté de l'enfant. J'ai pris le tatouage pour exemple mais j'aurais pu prendre le perçage (que l'on impose aux fillettes), la consommation d'une substance particulièrement dommageable pour la santé (ex. : drogues) ou certaines mutilations religieuses (circoncision et excision). Tout cela devrait être réservé aux adultes.

Je conclus en vous rappelant qu'il est parfaitement arbitraire de fixer un âge donné (18 ans) à partir duquel on confère à l'individu tous les droits et responsabilité d'un être libre et lucide mais en deçà duquel il est sous la tutelle de quelqu'un d'autre. Évidemment, la sagesse voudrait que l'on fasse plutôt passer des tests psychométriques à chaque individu pour mesurer la progression de sa maturité et lui donner les droits qu'il mérite et les devoirs qu'il peut assumer. Toutefois, en donnant progressivement les droits d'adultes à plusieurs âges (par exemple, on peut conduire dès 16 ans) et en adoptant des mécanismes pour reclasser ponctuellement les individus d'exceptions (mineurs émancipés et adultes sous tutelle) on ajuste l'imperfection inhérente à une telle généralité tout en nous épargnant la tâche laborieuse d'évaluer chaque individu.