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lundi 14 octobre 2013

Croire en la viande

J'ai appris récemment l'existence du concept de carnisme (ou viandisme), introduit par la psychologue Melanie Joy qui donnera une conférence à Montréal vendredi prochain. Ce terme désigne, disons, la «croyance en la viande». Au début, je n'étais pas sûr d'aimer le mot, mais finalement plus j'y pense et plus je trouve qu'il y a un parallèle tout à fait approprié entre une idéologie religieuse et l'idéologie qui prône la consommation de viande. En gros, l'idée, c'est que la consommation de viande est une activité qui repose sur des croyances et des paralogismes tout à fait analogues à ceux qu'utilisent les religions et les idéologies. La somme de ces croyances – comme quoi consommer de la viande est naturel, normal, nécessaire et inévitable – mérite bien un nom en –isme.

Ce qui me saute aux yeux c'est que, comme avec toute croyance, il y a une distinction entre les intégristes et les modérés. Et comme pour la religion, la majorité des gens instruits sont modérés. Cela ne veut pas dire qu'ils consomment de la viande avec modération, c'est au niveau de la croyance et non de la pratique qu'ils sont modérés. C'est-à-dire que, comme un religieux modéré qui admet volontiers que sa croyance ne repose pas sur la raison, en disant par exemple qu'il «sent que Dieu existe» sans s'empêtrer dans des sophismes de théologiens, le carniste modéré ne cherchera pas à rationaliser sa pratique et dira simplement qu'il «aime trop la viande» pour arrêter. Il reconnaîtra tout à fait que l'animal est un être capable de souffrir, et la nécessité éthique de tenir compte de cette souffrance. Il sera tout à faire ouvert à l'idée que l'on change les méthodes d'élevage et d'abattage pour améliorer la condition animale, quitte à ce que la viande devienne moins abordable. Bref, il sera d'accord avec la théorie mais ne la mettra pas en pratique. Souvent aussi, le carniste modéré n'aura tout simplement jamais vraiment réfléchis à ces questions et ne leur accorde pas trop d'intérêt; comme le religieux modéré par rapport à la religion.

L'intégriste viandeux comme l'intégriste religieux se retrouve principalement chez les gens ayant moins de scolarité. Il affichera ouvertement sa condescendance envers ceux qui ne partagent pas sa croyance. Il refusera même de goûter un plat végétarien, de peur de se souiller, et, si on l'y contraint, simulera que c'est la chose la plus mauvaise qu'il a mangé de toute sa vie. Comme les croyants, il aura recours à une série de sophismes préfabriqués qu'il aurait bien du mal à développer, comme:
«Les animaux se mangent entre eux!»
«L'humain est omnivore! Nous sommes faits pour manger de la viande!»
«Écraser un maringouin, c'est un meurtre!?»
«Mais tu fais souffrir les plantes que tu manges!»
«C'est impossible de supprimer toute la souffrance animale!»
«On est supérieurs aux animaux!»
«On n'est pas des animaux!»

Ce qui me rappelle tout à fait les sophismes religieux qu'utilisent, par exemple, les Témoins de Jéhovah qui font du porte-à-porte. Dans les deux cas, la personne effacera rapidement mes réponses de sa mémoire pour ne pas se trouver en situation de dissonance cognitive (souvent, elle va juste s'abstenir d'écouter mes réponses).

Le lien le plus intéressant que je trouve entre le carnisme et la religion est au niveau de sa pluralité. Tout comme il existe plusieurs religions, qui adhèrent chacune à certaines croyances et en nient d'autres de façon purement arbitraire, il existe aussi plusieurs carnismes qui, chacun, justifient la consommation de certaines viandes mais en réprouvent d'autres. Le chrétien croit aux miracles de Jésus mais pas à ceux de Mahomet, et le musulman croit aux miracles de Mahomet mais nie ceux de Krishna. De la même façon, le carniste québécois moyen trouve correct de manger du steak haché et du poulet, un peu moins de manger un animal qui a le même nom que sa viande (comme du cheval, de l'autruche) et trouve mal de manger du chien ou du chat, contrairement à un carniste de Thaïlande qui n'y verrait rien de méchant. Mais aucun n'a rien de rationnel pour justifier que tels animaux méritent notre considération et que tels autres sont des biens de consommation. Le fait que l'on vénère nos chats et que l'on maltraite nos porcs, est parfaitement illogique et relève donc de l'idéologie et non de la raison.

Comme le chrétien qui dira que sa religion est plus logique et plus gentille que les autres, celui qui ne mange que certains animaux essaiera lui aussi de défendre la soi-disant logique du fait de manger les porcs mais pas les chiens. S'il est un «intégriste» de la viande, il pourra aussi manifester le même discours haineux et xénophobes envers les mangeurs de chiens qu'un chrétien du même niveau tiendra à l'égard des musulmans. Ethnocentrique, il refusera de reconnaître que s'il mange tel animal, prie tel dieu et parle tel langue, ce n'est pas parce que c'est plus logique ou plus gentil, mais uniquement à cause de contingences sociohistoriques.

Ainsi, un végétarien par rapport aux carnismes se retrouve dans la même position qu'un athée par rapport aux religions. Quand une personne me demande «Pourquoi t'es athée?» ou «Pourquoi t'es végétarien?», je me trouve dans la même posture. Je dois lui expliquer pourquoi je n'adhère pas à sa croyance, sans pour autant qu'elle sente que je la trouve stupide ou méchante. Et c'est vraiment là que je perçois à quel point je suis en face d'un croyant. La réaction agressive que je risque de susciter me le confirme. Je me suis donc donner un «code de conduite» pour bien répondre à ce genre de questions. Aussi, dans les deux situations, les contre-arguments auront surtout de leur côté le poids de la tradition et de l'habitude, mais n'offriront que peu de défi à l'intelligence. Je me demande souvent, si nous vivions dans un monde presque unanimement athée et végétarien depuis toujours, quels seraient les arguments des religieux et des pro-viande? Également, j'ai le même dilemme lorsque l'adhérant à la croyance majoritaire manifestera devant moins son intolérance face à une croyance minoritaire: Je me retrouve paradoxalement à devoir «défendre» l'islam ou l'hippophagie lorsque ses adeptes sont exagérément persécutés par des gens ayant des croyances religieuses ou des pratiques alimentaires dont le fondement ou l'éthique sont tout aussi faibles.

C'est tout. Je voulais juste en parler. En même temps, peut-être que de prendre conscience que notre comportement est influencé par une croyance est le premier pas pour s'émanciper de cette croyance? Bof, j'imagine que si c'était vrai, la religion n'existerait plus depuis longtemps.

vendredi 16 octobre 2009

L'équipe des gentils

Dans les histoires fictives, principalement dans le style fantastique, il y a souvent une dichotomie simpliste entre le bien et le mal. On a les gentils d'un côté et leurs adversaires sont les méchants.* Ce genre d'éthiques non-utilitaristes me semble trop dominer notre littérature et notre cinéma. Je reproche plusieurs choses à cette vision manichéenne du bien et du mal.

D'abord, on s'attarde trop à la «valeur» de l'agent (éthique «vertualiste») plutôt qu'à ses actions (éthiques déontologiques) ou aux conséquences de ses actions (éthiques conséquentialistes telles que l'utilitarisme que je défends ici). Dans la triade sujet/action/objet, il me semble que l'éthique doit rechercher avant tout des conséquences positives pour l'objet (celui qui subit l'action); en considérant bien sûr qu'il y a des objets collatéraux, que le sujet est également objet, que son pouvoir se limite à l'action et non à l'objet lui-même, etc. Mais bref, les éthiques de la vertu, telle que celle-ci, me semble trop centrée sur l'agent au point qu'elles m'apparaissent égoïstes : le but n'est plus d'éviter de causer de la souffrance mais d'éviter de se souiller soi-même.

Autre reproche, c'est que le bien et le mal deviennent pratiquement comme des patries ou des attributs intrinsèques à l'être. Si je suis un démon, un soldat nazi, ou disciple de Voldemort, je suis un méchant par nature. Tandis que si je suis du côté des gentils, je demeure un gentil quoique je fasse. Ça rejoint un peu ce que je disais précédemment à propos de notre tendance à diaboliser les criminels, comme si on essayait de se convaincre qu'ils n'avaient pas la même nature que nous. Et ça me rappelle ce que m'avaient répondu deux fondamentalistes chrétiens différents (un pentecôtiste et une baptiste) lorsque je leur avais demandé : «Qui mérite le plus d'entrer au Paradis entre un athée qui serait juste et charitable envers tous et un tueur en série qui vénère Jésus-Christ?» Les deux répondants (d'accord, mon échantillon est petit...) avaient été catégoriques sur le fait que le croyant allait au Paradis quelque soit ses actes (puisque Dieu lui pardonne) tandis que l'athée allait systématiquement en Enfer (puisque nier l'existence de Dieu est le pire de tous les crimes). Le but n'est ni d'éviter de faire souffrir, ni de faire son devoir, mais d'être dans la bonne équipe!

La conséquence de tout ça, d'après mon impression, c'est que lorsque l'on se croit être dans «le camp des gentils», on devient davantage enclin à commettre les gestes les plus abominables, surtout envers ceux que l’on croit être dans «le camp des méchants». Tout le mal que l'on peut faire au méchant, il le mérite, puisqu'il est méchant. Tout le plaisir que l'on peut obtenir à ses dépens, on le mérite puisque l'on est gentil. Ainsi, les pires atrocités ont souvent été commises au nom des meilleurs idéaux.

Diffuser une éthique de cette sorte est peut-être utile au sein d'un corps militaire – si l'on veut que nos soldats tuent leurs adversaires sans remords – mais me semble dommageable dans une société civile. C'est encourager l'intolérance envers la différence et ça nous empêche de remettre en question la valeur de nos actes.

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*Parfois les histoires fantastiques adopte une variante à peine plus complexe que je trouve pourtant très intéressante: Ils divisent les méchants en deux factions rivales, l'une prônant l'ordre et l'autre prônant le chaos. Alors que le bien et le mal sont des patries auxquelles les personnages ne choisissent pas d'appartenir, les méchants choisissent entre l'ordre et le chaos. Le pattern général, c'est d'abord un équilibre initial entre le bien et le mal qui sont en conflit depuis toujours, ensuite une petite faction du mal devient le chaos et se retourne contre le reste des méchants. Les chaotiques prennent la place des méchants ordonnés ou alors ces derniers s'allient avec les gentils pour rétablir l'ordre initial en ouvrant la porte vers une paix relative entre les deux peuples.

mardi 11 août 2009

Aimez-vous les uns les autres

J'haïs la haine et je ne tolère pas l'intolérance. Moi j'aime tout le monde! Je ne dis pas que je raffole de la présence de chaque humain sur Terre, mais il n'y a personne que j'haïs. Il y en a qui me tapent sur les nerfs, d'autres que je trouve stupides ou insignifiants. Il y en a que je trouve impolis ou inutilement blessants, d'autres qui manquent simplement de tact. Il y en a qui suivent une idéologie dangereuse et dont la mort ne serait, à mes yeux, que bénéfique pour le bonheur collectif. Mais il n'y a personne pour qui j'éprouve de la haine. Je vais aujourd'hui vous révéler les clés de ce que l'on pourrait appeler «l'amour universel». Lorsque vous les aurez, vous pourrez, tout comme moi, aimer profondément chaque être qui se meut dans cet univers et vous connaîtrez la sérénité d'un esprit sans haine.

Prenez d'abord conscience de l'aspect contingent du fait que nos proches soient nos proches. En effet, ce n'est pas comme si on les avait tous soigneusement sélectionnés en les comparant avec tous les humains du monde. Ce sont les hasards de la vie qui font que nos parents, nos amis et notre conjoint(e) ont ces relations avec nous. Évidemment, il y en a de qui l'on choisit de se rapprocher ou de s'éloigner, selon notre appréciation de ces personnes, mais nous n'avons pas choisi qui, parmi la vastitude de l'humanité, fera partie des rares qui croiseront notre chemin. Je pense qu'à peu près n'importe quel humain peut, si les conditions sont réunies, développer une relation bénéfique avec à peu près n'importe quel autre humain. Je ne nie pas l'unicité de chaque personne et de chaque relation, au contraire et c'est pourquoi on doit entretenir les relations que l'on a déjà, mais avant que nous connaissions ceux qui nous sont actuellement chers, ils étaient tous plutôt interchangeables. Conséquemment, cette myriade d'inconnus qui peuple le monde est composée de gens tout aussi appréciables et uniques que nos proches.

Ensuite, la deuxième voie pour s'émanciper de la haine, c'est de prendre connaissance de ce biais cognitif qu'est le biais d'attribution. Il nous pousse à considérer que nos propres actes néfastes ont des causes externes à nous-mêmes (j'étais fatigué, j'ai été manipulé, etc.), mais que les actes néfastes d'autrui ont des causes qui leur sont internes (il est méchant, il est incompétent, etc.). Bref, on se trouve des excuses pour soi mais pas pour les autres et il n'y a rien qui justifie cela. Par exemple, si un client ou un employé m'engueule sans raison, c'est peut-être qu'il a eu une mauvaise journée. Si un chauffard manque de m'écraser, c'est peut-être qu'il transporte d'urgence un blessé à l'hôpital. Si un homme est un criminel dangereux, c'est peut-être qu'il a manqué d'amour durant l'enfance. En faisant l'exercice d'essayer de donner le bénéfice du doute aux autres, on sera moins prompt à leur en vouloir et à les haïr.

Finalement, le troisième chemin vers l'amour universel, et sans doute le moins noble, est le chemin de la condescendance. Il s'agit d'utiliser le principe de parcimonie du rasoir d'Hanlon : «Ne jamais attribuer à la méchanceté ce que la stupidité suffit à expliquer.» L'idée c'est d'essayer, à chaque fois que l'on s'apprête à déduire qu'une personne est méchante, de nous demander si l'ignorance, l'incompétence ou l'imbécilité expliqueraient plus adroitement son comportement qu'une réelle intention de nuire. En agissant ainsi, on cesse de démoniser la personne et on se met plutôt à la mépriser. Ensuite, il faut passer du mépris à la condescendance. Le prédicateur galiléen Jésus de Nazareth (0-33) avait compris lui. Il prétendait aimer tout le monde mais se voyait lui-même comme un fils de Dieu, supérieur aux pauvres brebis égarés que sont les mortels. On développe cet «amour», lorsque l'on emprunte le sentier de la condescendance, en dévaluant l'autre et en aimant le fait qu'on se sent une bonne personne en comparaison. On est donc moins «pur» dans nos intentions qu'en éprouvant un véritable amour égalitaire, mais nos actions envers cette personne se rapprocheront plus des actes d'amour que des actes de haine. Une fois, donc, que l'on est passé du mépris à la condescendance, on peut essayer de passer de la condescendance à la pitié, ensuite de la pitié à la compassion, de la compassion à l'empathie et, si tout va bien, de l'empathie à… l'amour!

J'ai l'impression que, de nos jours, c'est plutôt à la mode d'haïr et c'est mal vu de prôner l'amour. Non? Peut-être parce que l'on croise tellement de gens tous les jours et que l'on a tant d'opportunité de personnes à rencontrer qu'au lieu de pardonner à un ami avec qui on est en chicane, on préfère s'en faire un autre pour le remplacer. Si une personne a un défaut, on préfère la rejeter et aller vers une autre. L'idéologie capitaliste s'est insinuée jusque dans nos relations. Pour moi, en tout cas, apprécier les gens en général et maintenir des bonnes relations avec ceux qui entrent dans ma vie fait partie des piliers de ma philosophie de vie. Même si mon éthique se base uniquement sur nos actes et non sur les intentions qui les motivent, je pense que cultiver des émotions positives pour nos semblables nous rendra plus enclin à bien agir envers eux. On peut donc dire que développer sa faculté à aimer est un devoir moral indirect, au même titre que le fait de sublimer ses émotions négatives et d'accroître ses connaissances.

mercredi 22 juillet 2009

L'effet de halo

L'effet de halo est un biais cognitif faisant que l'estime que l'on a pour une personne ou une chose va être influencée par celle que l'on a pour ce qu'il y a «autour» dans notre système de représentations. Par exemple, on peut avoir une mauvaise opinion d'une personne que l'on ne connaît pas simplement parce qu'elle appartient à un groupe humain pour lequel on a une faible estime. Ou, l'inverse, avoir une mauvaise estime d'un groupe simplement parce que l'on a eu de mauvaises expériences avec l'un de ses membres. Bref, c'est une corrélation arbitraire, une forme de discrimination.

Il faut focaliser pour supprimer les halos. Si une personne m'insulte et qu'elle est d'origine française, je peux lui en vouloir pour son insulte mais pas pour sa nationalité; et il serait encore plus absurde d'en vouloir à la France tout entière pour la seule faute de cette personne. Il m'arrive souvent d'entendre les gens parler en mal de ceux qui les ont offensés mais en dénigrant des caractères secondaires comme leur poids ou leur âge. Ou d'autres qui haïssent une personne parce qu'il n'aime pas son conjoint ou son frère. C'est s'écarter du réel objet de notre sentiment négatif et c'est donc répandre inutilement la haine.

À la limite, on pourrait même aller jusqu'à dire qu'haïr une personne entière pour la faute d'un seul de ses aspects ou d'une seule des situations qui l'impliquent, est un biais lié à l'effet de halo. Si l'on en prend conscience, on s'ouvre un chemin vers l'amour universel.

dimanche 26 avril 2009

Miracles et coïncidences

Il arrive parfois que l'on vive ou qu'on nous raconte un événement d'une telle improbabilité qu'il semble miraculeux. Mais coïncidence et miracle ne sont pas synonymes. Obtenir un triple six en brassant trois dés est une coïncidence, obtenir un triple sept serait miraculeux (si c'est des dés ordinaires à six faces…). Un miracle est une transgression des «lois de la nature» telles que nous nous les représentons. Une coïncidence est un événement fort peu probable mais qui ne transgresse aucunement ces lois naturelles.

À chaque instant il y a des milliers de coïncidences potentielles qui ne se produisent pas. C'est comme si je brassais constamment un dé. Par exemple, si j'écris ce texte en regardant la télé, il y a des chances pour qu'à l'instant où j'ai écris le mot «chances» une personne à la télé l'ait dit presque en même temps. Il est donc statistiquement logique que, de temps en temps, une coïncidence survienne.

Il y a des coïncidences beaucoup plus incroyables dont on n'entend parler parfois. De tels événements n'arrivent pas souvent, mais c'est statistiquement possible. Mais songeons au facteur de diffusion du récit de la coïncidence. En effet, s'il m'arrive une coïncidence anodine, je vais garder cette histoire pour moi. Mais plus la coïncidence qui m'arrive est incroyable et plus je vais en parler à des gens. Plus on nous raconte une coïncidence incroyable, plus il y aura de gens à qui l'on en parlera. Donc, compte tenu que la diffusion d'une coïncidence est directement proportionnelle à son improbabilité, il est donc logique qu'on en entende parler. Une coïncidence anodine c'est comme de brasser une fois un dé ordinaire (à six faces) et d'obtenir un six. Une coïncidence incroyable c'est comme de devoir obtenir un cent sur un dé à cent faces… mais d'avoir le droit de le brasser cent fois.

Certains à qui il arrive une coïncidence avantageuse vont se dire une absurdité comme : «Ah! C'est la preuve que Dieu – ou une autre intelligence surnaturelle – existe et qu'il m'aime!» C'est un biais cognitif lié à l'égocentrisme. Pendant que ton dieu te faisait trouver un dix cents sur le trottoir, il envoyait un ouragan détruire la moitié d'un pays. N'est-ce pas plus logique de penser que cela n'est qu'un hasard plutôt que de croire qu'une entité bonne et intelligente qui contrôlerait l'aléatoire, s'attarderait à nous faire vivre d'anodines coïncidences amusantes alors que tant de gens sont dans le besoin?

Je voudrais également vous parler des «fausses coïncidences». Certains diront par exemple : «La vie est apparue sur Terre et comme par hasard les conditions préalables à la vie existaient avant. C'est donc Dieu qui a mis en place ces conditions pour que la vie apparaisse.» C'est le principe anthropique. Ici ce n'est pas une coïncidence. C'est un rapport direct de cause à effet. Si une chose existe dans le présent il est logique que l'on retrouve dans le passé les conditions permettant son existence. Autrement cette chose n'aurait jamais existée. L'existence d'une chose est donc la preuve de l'existence de ses causes dans le passé.

samedi 24 janvier 2009

L'esprit vu par l'esprit

Lorsque l'on fait la régression du doute systématique de Descartes qui nous ramène au «Je pense donc je suis», on réalise que tout autour de nous existe au moins en tant que perceptions, comme je l'ai expliqué plus tôt. Mais du lieu où se rencontrent ces perceptions – notre «nature profonde», le «noyau central de notre esprit» – que sait-on? J'appellerai conscience ce «programme» dans notre psyché chargé de reconstituer la réalité extérieure à l'intérieur de notre tête.

N'oublions pas que l'univers est un continuum. Si l'on prend pour acquise cette hypothèse, on peut également assumer que notre conscience siège dans le même univers que les sources de ses perceptions et qu'elle s'inscrit dans la continuité de ces dernières. Qu'il n'y a pas de rupture nette entre ce «moi profond» et son environnement. Ce n'est pourtant pas ce que l'on perçoit. On a l'illusion que l'esprit se distingue de la matière.

Cela n'est pas complètement faux. En fait, le monde dans lequel on croit évoluer n'est qu'une construction de notre esprit (construction purement mentale mais basée très vraisemblablement sur la réalité extérieure à nous-mêmes dans laquelle on évolue effectivement). Notre «programme de construction de la réalité» – la conscience – va nécessairement se percevoir lui-même comme une chose totalement distinct de l'environnement qu'il construit. Cela constitue donc une inclination naturelle à croire en une dualité matière/esprit.

Pour faire une analogie, prenons une caméra qui filme quelque chose. Il y aura une distinction entre la réalité filmée et l'enregistrement de cette réalité à l'intérieur de la caméra. Si je compare la caméra à la réalité, je constate qu'elles appartiennent toute deux à un même monde objectif où tout est éphémère et décomposable. Mais si elle se compare au film qu'elle contient, la caméra se verra comme quelque chose de distinct. Elle semblera plus tangible, éternelle et indivisible, extérieure à l'enregistrement qu'elle renferme. La caméra transcende les données qu'elle contient. C'est pareil pour notre esprit. Donc, pour résumer cette partie, on peut dire que le monde tel qu'on le perçoit existe dans notre conscience qui elle-même se trouve dans le monde tel qu'il est. Je poursuivrai ce point ultérieurement.

On pourrait se demander pourquoi certains de nos attributs sont vus comme appartenant au «corps matériel» et d'autres au «corps spirituel. J'élabore là-dessus plus loin.

Autre faiblesse de notre conscience c'est qu'elle ne peut se concevoir elle-même que comme un tout homogène et inaltérable. Nous ne pouvons concevoir ce que c'est que de ne pas être (c'est logique, c'est un paradoxe). Conséquemment, on a l'illusion d'être éternel (évidemment, l'éternité nous est tout aussi inconcevable quand on essaie de se l'imaginer tout entière mais, si on se l'imagine à plus court terme, il est plus facile de se dire à chaque jour «Je serai encore là demain!» plutôt que de concevoir notre propre annihilation).

On ne peut pas non plus s'imaginer, par exemple, ce que ce serait si une conscience se fusionnait avec une autre pour ne devenir qu'une. «Laquelle des deux serait-elle vraiment?» se demanderait-on. On ne peut pas s'imaginer une conscience qui se scinderait ou se dupliquerait de sorte qu'à partir d'une on en aurait deux. «L'une des deux serait nouvelle et l'autre la même qu'avant…» penserait-on intuitivement.

Mon point ici est simplement d'exprimer que la conscience étant le programme de perception du monde, elle échappe elle-même à sa propre loupe. Et, que les biais que j'associe à cet état de fait sont très certainement la cause des attributs que pratiquement toutes les cultures associent à l'âme. Cette croyance universelle que l'on retrouve dans toutes les traditions serait donc la conséquence d'une inclination inhérente au fonctionnement de notre conscience (en plus d'être un inhibiteur pratique contre notre quête de sens).



L'«âme» (ou l'esprit) c'est un mot qu'on utilise pour désigner l'ensemble des activités du cerveau. Mais ce n'est qu'un phénomène du corps au même titre que la respiration et la digestion. On pourrait faire la même chose avec un autre organe et inventer, par exemple, le mot «hépatessence» pour désigner l'ensemble des activités du foie… puis se mettre à croire que l'hépatessence est immatérielle, qu'elle survit à la mort du corps et va dans un paradis de bile pure. On ne peut pas extraire l'esprit du corps, pas plus qu'on ne peut extraire la vitesse d'un guépard, la petitesse d'une fourmi ou la beauté d'un coucher de soleil.
 

lundi 19 janvier 2009

L'univers est un continuum

L'univers qui nous entoure est un continuum. La façon dont on le «découpe» est donc toujours plus ou moins arbitraire. Cependant, si l'on ne se dote pas d'ensembles et de catégories, il nous est impossible de nous représenter la réalité. Le découpage de l'univers n'est donc pas nécessairement à éviter, il faut simplement demeurer conscient des biais inhérents à notre système de classification.

J'aimerais beaucoup réussir à vous faire comprendre ce point car c'est l'un des piliers de ma philosophie. Je risque donc d'y revenir souvent sur ce blogue. Les conséquences de ce constat sont multiples. Par exemple, cela nous révèle que toute discrimination considérant le groupe d'appartenance comme un critère suffisant est fallacieuse. Les groupes et les catégories n'existent qu'en tant que concepts; ils n'ont pas d'existence empirique. C'est vrai autant pour la frontière hommes/femmes, que pour celles entre les races humaines ou les orientations sexuelles, la frontière humains/bêtes, vivant/inerte, corps/esprit, etc. sont toutes aussi abstraites. On doit considérer les individus selon leurs caractéristiques intrinsèques et non selon les catégories dans lesquelles ils seraient d'après un système de classification quelconque.

Même si on les définit souvent en nous basant sur des critères réels, les ensembles sont, finalement, de pures fictions. Par exemple, en biologie une espèce animale est un ensemble d'individus interféconds. Donc même si l'interfécondité existe réellement, et même si c'est un critère tout à fait pertinent pour circonscrire un groupe, l'ensemble que constitue ce groupe n'existe pas comme une chose tangible et empirique.

Imaginons que nous contemplons un arc-en-ciel. On nous a appris à y voir sept couleurs distinctes et étanches mais ce n'est qu'une illusion. Le spectre lumineux est un continuum parfait et c'est par simple convention que l'on décrète qu'à tel point s'arrêtent les nuances de verts et commencent les nuances de bleus. Mais même s'il fait partie des verts, le vert perroquet est plus proche du bleu des mers du sud que du vert bouteille. Il y aurait même d'ailleurs des langues dans lesquelles le bleu et le vert ne sont que des nuances d'une seule et même couleur. Toute chose s'inscrit dans une vaste continuité et nous choisissons de placer les frontières de la manière la plus facile pour nos esprits ou la plus avantageuse pour nos intérêts personnels.

Sans toutes ces divisions et ces regroupements, l'univers serait insaisissable pour nos esprits humains. Nous serions bien fous de nous passer de tels raccourcis mentaux. Il nous faut simplement conserver la vigilance intellectuelle nécessaire afin que nos systèmes de représentations demeurent des outils pour faciliter notre compréhension de la réalité, et non des œillères nous voilant la réalité.

Je vous donnerai sans doute ultérieurement plus de détails sur ma conception des choses à ce propos. Entre autres, je vous expliquerai l'arbitraire de nos catégories mentales et les bases qu'utilisent nos esprits pour les façonner.