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jeudi 7 février 2013

Modifier son corps

La technologie moderne nous permet de modifier nos corps: teindre nos cheveux, se faire tatouer ou percer, se faire enlever des rides, liposucé ou même changer de sexe. Personnellement, je trouve qu'il y a quelque chose de merveilleux dans le fait que l'on puisse avoir plus de pouvoirs sur notre apparence physique. Que l'on puisse choisir ce qu'on est, en quelque sorte. C'est comme le triomphe de la personne sur la nature, de la volonté sur le hasard, de la raison sur l'irrationnel, de l'intelligence sur la contingence, etc. Certains disent que l'on devrait demeurer «naturels». Moi, je ne crois pas en «la nature» autrement que comme une allégorie.

Ainsi, j'aime bien voir un tatouage sur une personne. C'est comme si elle avait fait de son corps (un produit de la nature) une œuvre d'art (un produit de l'esprit). Par contre, en ce qui me concerne, il y a peu de chance que je me fasse tatouer un jour. Non que je sois contre l'idée, mais il faudrait que je trouve une idée de tatouage qui soit non seulement significativement pour moi en ce moment, mais qui le demeurerait également toute ma vie. Donc, puisqu'un tatouage c'est permanent, m'en faire faire un serait comme de croire en l'inaltérabilité de ma personnalité. Comme si mon être actuel était «parfait» et ne pouvait plus évoluer autrement. Si les tatouages étaient plus faciles à enlever, je m'en ferais sans doute faire de temps en temps. Mais en ce moment, ça serait comme une atteinte à la liberté de mon «moi» futur.

Je trouve que c'est abusif, voire discriminatoire, lorsqu'un employeur force les membres de son personnel à cacher leurs tatouages, à retirer leurs perçages et à ne pas se teindre les cheveux d'une couleur atypique. C'est contraire à l'idéal de liberté que je prône. Personnellement, j'aime bien voir ce genre de diversité dans le physique des gens d'un commerce. Ça fait contraste avec leurs uniformes identiques et souvent moches. Accepter la diversité que les gens choisissent d'avoir est l'extension logique de l'acceptation de la diversité ethnique et des orientations sexuelles. Autrement, c'est comme si le raisonnement sous-jacent était qu'être différent est un défaut, donc que c'est pardonnable uniquement lorsque ce n'est pas par choix.

En ce qui concerne les modifications du corps visant à dissimuler les signes du vieillissement, c'est un peu différent. C'est vouloir éviter ce que l'on perçoit comme une détérioration de l'apparence. Même chose pour toute autre chirurgie esthétique; une liposuccion ou des implants mammaires par exemple. On veut tout simplement augmenter notre beauté. C'est la même chose pour le fait de se maquiller. J'y vois aussi quelque chose de positif, en ce sens que l'on peut «améliorer» notre apparence plutôt que de nous contenter de ce que la nature nous a donné. Le problème c'est quand on fait cela à cause d'une pression sociale. Ça serait mieux si tout le monde pouvait être à l'aise avec son corps sans s'altérer ainsi. D'autant plus que plus les gens auront recours à ce genre de transformation, et plus les standards de beauté vont les exiger.

Je trouve aussi formidable que l'on puisse désormais changer de sexe si l'on estime ne pas être né avec le bon. C'est un sentiment que j'ai de la difficulté à cerner, puisque je ne me sens pas particulièrement homme ni femme, mais je suis content que ceux qui ont un tel mal-être avec leur sexe biologique puisse faire ce choix. En fait, l'existence de cette possibilité fait en sorte que notre sexe devient un choix pour nous tous, puisqu'en choisissant de ne pas changer de sexe on confirme que l'on choisit d'être de notre sexe. On est donc libre d'être un homme ou une femme. Mais là aussi, je me demande parfois si ce ne sont pas des pressions sociales qui poussent une personne à être mal à l'aise avec son sexe biologique. Si l'on avait réellement déconstruit les genres, peut-être y aurait-il moins de gens désirant changer de sexe? J'imagine que ça dépend de si c'est son sexe social qu'elle refuse ou son anatomie génitale.

Parfois je m'imagine un futur de science-fiction dans lequel les humains pourront ajouter à leurs corps des organes artificiels. Là aussi, je trouve cette perspective positive, que ce soit pour remplacer une partie du corps endommagée, ou simplement pour le plaisir d'avoir de meilleurs yeux ou des bras de robots. Bien sûr, cela pose pour certains le problème de «un humain à ce point modifié est-il encore un humain?» mais cette question est invalide dans mon paradigme

Par rapport aux modifications corporelles en générales, je pense que l'on devrait viser un accroissement de la liberté. La liberté, c'est lorsque l'on a le pouvoir d'assouvir nos désirs. On augmente sa liberté soit en augmentant son pouvoir, soit en réduisant ses désirs. Ainsi, pour augmenter la liberté des individus sur leurs corps, il faudrait à la fois:
  • Permettre aux individus de modifier leurs corps comme bon leur semble sans qu'ils ne soient discriminés pour ça, et en améliorant de plus en plus la technologie qui permet ça;
  • Neutraliser autant que possible les causes psychologiques et sociales qui poussent les individus à vouloir modifier leurs corps;

dimanche 25 novembre 2012

Les droits du fœtus

Récemment, les Conservateurs ont tenté de rouvrir le débat sur l'avortement en créant un comité pour discuter du statut légal du fœtus. L'idée d'un tel comité ne me dérange pas en soi, ce qui me dérange c'est qu'il soit composé de conservateurs. Un des problèmes, je pense, dans ce débat est la définition du concept d'«humain» que l'on ne dissocie pas suffisamment, voire pas du tout, de celui de «personne». L'autre problème sont les droits que l'on considère inhérents à cette catégorie.

J'ai brièvement abordé la question des droits des embryons et fœtus dans ma réflexion sur l'avortement. J'y disais qu'avant un certain stade de la grossesse, il était absurde de donner à l'embryon plus de droits qu'à une plante. S'il n'a pas encore de système nerveux actif, il ne s'agit pas d'un être et il est par conséquent absurde et anthropomorphiste de lui accorder des droits. J'ajoutais toutefois un bémol en disant que, puisqu'à la veille de l'accouchement, l'enfant n'est pas bien différent de ce qu'il sera au lendemain de sa naissance, il était arbitraire d'y placer là une limite bien tranchée lors de laquelle il passe spontanément du statut d'objet à celui de personne. On tolère qu'une personne en tue une autre seulement si c'est un cas de légitime défense ou si c'est un soldat qui tue un soldat ennemi à la guerre. Or le fœtus n'est pas une personne, ni un objet. Ce serait plutôt comme une sorte de bestiole ou de bête primitive mais qui aurait le potentiel de se transformer en personne. Donc, quels droits devrait avoir un fœtus à partir de la date limite légale pour l'avortement – ce que l'on pourrait appeler l'individuation – et la naissance?

En fait, à ce stade, je donnerais au fœtus un statut juridique qui lui serait propre. Quelque chose qui le distinguerait du simple objet mais qui ne lui conférerait pas pour autant le statut de personne, même s'il est indubitablement humain (comme l'est un cadavre ou un humain en état de mort cérébral). Je me dis donc qu'avant ce point de la grossesse, la porteuse devrait être libre d'avorter sans avoir à rendre de compte, tandis qu'après elle devrait donner une raison et que plus la grossesse est avancée, plus la raison devrait être grave. Ce qu'il faudrait établir c'est une énumération des différents conflits d'intérêts pouvant survenir entre un fœtus et sa porteuse, puis dans quelle situation les intérêts de cette dernière l'autoriseraient à avorter aussi tardivement.

Imaginons qu'un problème médical grave survienne durant la grossesse et nous force à choisir entre la vie de la mère et celle du fœtus. Dans ce genre de situation, la grande majorité d'entre nous ferait passer la vie de la mère avant celle de son futur enfant. Mais plus les risques de complications médicales pour la mère seront faibles, moins il est bien vu qu'elle avorte. Prenons une situation différente. Imaginons que le fœtus se fasse diagnostiquer une maladie faisant en sorte qu'il n'aura jamais d'autonomie, disons un lourd handicap physique ou mental. Accepterions-nous un avortement tardif? Considérant le fardeau que cela risque d'apporter aux parents pour toute leur vie, je considère que ce serait éthiquement correct de les laisser avorter. Mais, la question est beaucoup moins tranchée. Finalement, si la porteuse veut avorter tardivement parce qu'elle n'est plus sûre en fin de compte de vouloir être mère, on le lui refuse généralement.

Tout cela est déjà pas mal comme ça, mais je ne pense pas que le fœtus n'ait pour autant de statut légal spécifique. Le fœtus n'est pas vraiment considéré comme un être pourvu de droits. Dans notre conception des choses, on ne fait pas vraiment de gradation entre une personne et un objet. Pourtant, la démarcation n'est pas si nette, tout est en continuum. Ainsi, il m'apparaît important de créer des catégories juridiques intermédiaires* pour être en cohérence avec la réalité.

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 * De la même façon, il m'apparaît pertinent et nécessaire de créer une catégorie juridique pour l'animal.

jeudi 22 novembre 2012

Un arbre à viande

Éventuellement, la technologie nous permettra de fabriquer de la viande, non plus en élevant des animaux entiers, mais simplement en cultivant des cellules animales pour donner naissance uniquement aux parties que l'on mange. Comme du clonage mais partiel. On clonerait des steaks, des croquettes et du jambon sans qu'aucune vache, poule ou cochon n'ait besoin de venir au monde.

Vu que je suis végétarien, on me demande parfois si je mangerais de la viande qui aurait été produite de cette façon. La réponse est oui. Je n'aurais aucune objection éthique à consommer de la viande produite ainsi. Mon boycott de la viande est dû au fait que sa production implique la souffrance et la mort d'êtres sensibles capables de bonheur et de souffrance et désirant vivre. Créer de la viande déjà viande, sans passer par l'intermédiaire pourvu de sensations, fait tomber complètement cette objection. Je considérerais un animal transgénique acéphale de la même façon qu'une plante.

Je vois également d'autres avantages. Dans une perspective environnementale, ça me semble également bénéfique. L'élevage est une industrie extrêmement polluante. Les déjections surabondantes de nos animaux souillent l'environnement. Le défrichage de forêts pour en faire des pâturages menace les espèces qui y vivent. Nous passer d'élevage et produire la viande en laboratoire réduirait notre empreinte écologique.

Même d'un point de vue économique ça finirait par être rentable. Pour l'instant, ça serait sans doute très coûteux, mais lorsque la technologie sera assez avancée pour que l'équipement requis soit abordable, ça va devenir plus avantageux. Un animal consomme plus de nutriments qu'il n'en produit; non seulement parce qu'une bonne partie de son corps n'est pas consommée, mais aussi parce qu'il faut le nourrir jusqu'à l'âge de sa maturité. Une culture de cellules animales ne présentera plus ce problème. Par ailleurs, tous les coûts reliés au logement, aux déplacements, aux soins et à l'abattage des animaux ne seront plus présents. On y voit donc là une convergence entre les intérêts du producteur de viande, du consommateur de viande et du végétarien éthique.

J'ajouterais que la technologie utilisée pour cloner de la viande sera également utile en médecine. Que l'on clone un foie humain pour une greffe d'organe ou que l'on clone un foie de veau pour le souper du dimanche, c'est la même technologie qui est à l'œuvre… sauf bien sûr que le foie de veau n'a pas besoin d'être fonctionnel. Ainsi, investir dans cette science pourrait se faire sans que l'objectif ultime ne soit la fabrication de viande; ce ne serait qu'un bénéfice indirect.

Cela me fait penser à un constat que j'ai fait, une sorte de tendance. Il semble que plus la science et la technologie progressent, plus notre nuisance (création de souffrance et destruction de l'environnement) augmente. Mais, passé un certain seuil, la tendance s'inverse brusquement et le progrès devient bénéfique. Comme si celui-ci nous donnait le pouvoir d'abord puis la sagesse ensuite.

Bref, ça serait bien que la viande soit produite comme ça. Peut-être même qu'on pourrait créer des végétaux transgéniques dont les fruits seraient faits de chair animale? En attendant l'apparition des arbres à viande, je vais demeurer végétarien.

dimanche 17 octobre 2010

Le propre de l'Homme

L'expression «propre de l'Homme» en est une dont je me méfie. Lorsque je l'entends, je sais que celui qui l'utilise essaie surtout de démontrer l'existence d'un abîme entre l'espèce humaine et le reste du règne animale. Or, tout est en continu et la majorité de ce qui fut jadis considéré comme propre aux humains (capacité de communiquer, usage d'outil, émotion, intelligence, etc.) a été depuis observé chez d'autres espèces. Bien sûr la nôtre s'est souvent démarqué par une utilisation beaucoup plus poussée de ces facultés, mais comme le disait le naturaliste Charles Darwin (1809-1882), le père de la théorie de l'évolution, la différence entre l'humain et la bête est une différence de degré et non de nature. J'ai d'ailleurs remarqué que les définitions de mots tels que «culture», «langage» ou «outils» seront remodelées régulièrement pour impliquer un niveau supplémentaire de complexité, afin d'en exclure perpétuellement les animaux non-humains lorsqu'on leur découvre une plus grande avance dans ces domaines que ce que l'on aurait cru. Bref, plus on découvre des comportements complexes chez les bêtes et plus on monte la barre de la complexité requise pour ne plus être une bête. Cela m'apparaît plus idéologique que scientifique.

D'un point de vue biologique, on définit l'espèce comme un «ensemble d'individus interféconds» c'est-à-dire capables d'engendrer une descendance viable et fertile. Cette définition m'apparaît incomplète puisqu'un individu que l'on stériliserait «sortirait» aussitôt de l'espèce. Je propose la définition suivante, peut-être plus complète, inspirée de la cladistique : «ensemble des descendants de l'ancêtre commun exclusif d'un groupe d'individus interféconds». Ainsi, on ne peut «sortir de l'espèce» qu'en en devenant une nouvelle. Bref, le point c'est que ce qui est propre à l'humain – c'est-à-dire, un trait qu'auraient tous les humains mais que n'aurait aucun non-humain – c'est d'être génétiquement compatible (interfécond) avec un autre humain. L'espèce se définissant sur la base de ce seul trait. Tous les autres attributs que l'on associe à l'humain peuvent être «fortement corrélés» avec l'espèce mais n'en sont pas des préalables ni des conséquences. Un humain peut avoir une déficience intellectuelle le rendant psychologiquement équivalent à un chien et demeurer tout de même un humain.

En dépit de l'apparente étanchéité des espèces dans un point précis du temps,* cette discontinuité disparaît dans une perspective diachronique. En effet, dans la dimension temps, tous les ensembles d'interfécondités sont en continue. Un rejeton est nécessairement de la même espèce que ses géniteurs (c'est-à-dire fécond avec eux). On ne peut pas prendre un individu précis parmi nos ancêtres et dire «Voici le premier humain!» Tout comme l'évolution des langues, celle des espèces se fait par petites mutations progressives. Chercher le premier humain est aussi vain que de chercher le premier francophone.

Mais pourquoi sommes-nous si désireux de trouver «le propre de l'Homme»? Pourquoi voulons-nous à ce point donner une définition scientifique à l'espèce humaine? Pourquoi voulons-nous mettre un abîme si tranché et bien défini entre nous et nos cousins des autres espèces? Et pourquoi certains vont même jusqu'à prétendre que l'humain n'est pas un animal? Pour satisfaire les exigences idéologiques de nos éthiques arbitraires et spéciste. La plupart des gens font de l'appartenance à l'espèce humaine le pilier du droit à la vie et à la dignité. Pourtant, l'humanité n'est qu'une espèce qui se définit, comme toutes les espèces, sur la base du critère de l'interfécondité. Une éthique ayant un pilier un peu moins arbitraire que notre «statut d'humain» (par exemple, la mienne) qui considérerait les individus selon leurs attributs individuels et non selon le groupe dans lequel on les classe serait moins discriminatoire et ne nécessiterait plus de tordre constamment la définition de l'humain et des facultés soi-disant propres à l'humain, pour accommoder nos idéologies. Prétendre que l'humain n'est pas un animal parce qu'il a un cerveau plus développé que les autres est aussi absurde qu'il le serait de prétendre que l'éléphant n'est pas un animal parce qu'il a un nez plus long que les autres.

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*Il y a parfois des populations «intermédiaires», interfécondes avec des populations non-interfécondes. Par exemple, si une population A ne peut se reproduire avec une population C, toutes deux seront fertiles avec la population B.

mardi 23 février 2010

Suicide et euthanasie

Dans ma réflexion sur le meurtre, j'en étais venu à la conclusion que même si la mort n'est ni un mal ni un bien, l'acte de tuer était tout de même mal selon mon éthique. Compte tenu que la seule chose qui soit répréhensible c'est d'engendrer la souffrance, et que retirer un bonheur équivaut à donner une souffrance, alors on peut dire que retirer à une personne toutes les joies qui lui restent à vivre est mal.

Soit. Mais pour arriver à cette conclusion, il faut prendre certaines choses pour acquis. Si je m'abstiens d'assassiner cette personne, peut-être se fera-t-elle happer par un autobus demain matin. Nous avons une certaine ignorance de l'avenir. C'est pourquoi ma désapprobation du meurtre découle de ces trois postulats à propos de la victime potentielle:
  1. Sa durée de vie restante est significative;
  2. Elle vivra, en moyenne, plus de bonheurs que de souffrances;
  3. Elle désire continuer à vivre;

Mais supposons j'ai les données pouvant contredire ces postulats. Si une personne est en phase terminale d'une maladie douloureuse et qu'elle me fait part de son souhait d'être euthanasiée, la tuer serait-il toujours répréhensible? Je ne vois pas en quoi. Au contraire, en lui retirant le peu de temps qui lui restait à vivre, on ne fait que supprimer des instants douloureux. C'est donc un devoir éthique que de tuer dans une telle situation.

On pourrait à cela ajouter le fait que la personne doit être libre de disposer d'elle-même; donc qu'on doit la tuer si c'est ce qu'elle veut sans se poser plus de questions...? Toutefois, comme je l'ai déjà dit précédemment, il n'est légitime d'accorder à une personne le droit de disposer d'elle-même que si sa décision est éclairée. Or, une décision éclairée ne peut être prise que si l'on a une connaissance minimale des implications. Étant donné que l'on ne connaît pas la mort, on ne peut la désirer pour elle-même. On désire seulement que cessent certaines souffrances que l'on croit, à tord ou à raison, être inhérentes à notre vie. Il est donc légitime d'empêcher une personne suicidaire de passer aux actes si sa croyance qu'elle souffrira toute sa vie est fausse.

Je conclus en vous proposant ce dilemme éthique qu'on m'a soumis récemment:
Une personne dépressive entre dans un hôpital en disant «J'en ai assez de vivre, je prévois me suicider aujourd'hui. Aidez-moi à mourir, ainsi vous pourrez prélever mes organes pour sauver des gens qui veulent vivre.» Les médecins devraient-ils acquiescer à la demande du suicidaire?

Personnellement, je n'ai pas su répondre, mais je vois plusieurs faits à considérer. Intuitivement, je dirais que les médecins devraient plutôt envoyer cette personne chez un psy pour qu'elle cesse de vouloir mourir. Toutefois, si c'est ce que font normalement les médecins et que le suicidaire le sait, il n'ira pas à l'hôpital et mettra fin à ses jours autrement. Conséquemment, on ne le sauvera pas et ses organes ne seront peut-être plus en bon état pour la transplantation.

C'est une conclusion aberrante et j'en suis conscient, mais il semble que si les médecins avaient pour consigne d'accepter ce genre de requête, il n'y aurait pas plus de suicides (puisque la personne se serait suicidée ailleurs de toute façon) et ceux qui ont besoin d'une greffe en bénéficieraient. Cependant, je suis intuitivement rebuté par cette conclusion.

lundi 21 septembre 2009

La phobie de l'eugénisme

Dans le cadre de mon travail, j'ai feuilleté un livre écrit par un prêtre qui parlait du fait que l'on avortait systématiquement les fœtus atteint de trisomie-21 et qui qualifiait de cette pratique de «génocide»! J'ai l'impression que notre culture a vraiment trop été traumatisée par la deuxième guerre mondiale, au point que l'on ne peut même plus dialoguer sur aucune forme d'eugénisme, aussi modérée et inoffensive soit-elle, sans que notre interlocuteur ne se mette à gagner des points Godwin. Ce qu'il y avait de monstrueux dans les actes d'Hitler, ce n'est pas qu'il voulait «purifier» l'espèce, c'est qu'il a fait tuer des millions de personnes.

Personnellement, je pense que prendre des mesures pour réduire la propagation d'une maladie, et éventuellement l'enrayer, n'est pas un crime; que cette maladie soit infectieuse ou génétique. C'est comme si l'on qualifiait de «génocide du peuple sidéen» le fait de vouloir éviter la propagation du sida.

Évidemment, je comprends la nuance : avorter systématiquement les futurs trisomiques est perçu comme le meurtre de personnes potentielles. Mais comme je l'ai dis dans ma réflexion sur l'avortement et dans celle sur nos devoirs envers les générations futures, je considère que l'on ne doit rien à un être qui n'existe pas et qui n'existera jamais. Par conséquent, si j'avorte une personne potentielle parce qu'elle aurait eu un handicap ou pour tout autre mobile, je ne commets pas de faute envers elle. Par ailleurs, si l'on étudie les deux alternatives suivantes :
  • A – J'engendre un enfant atteint d'une maladie génétique très grave et je l'appelle Pierre;
  • B – J'avorte mon embryon atteint d'une maladie génétique très grave et, pour le remplacer, j'en conçois un nouveau que j'appelle Jacques;
On se rend compte que si l'alternative B fait en sorte que Pierre n'existera jamais, l'alternative A empêche l'existence de Jacques. Donc pourquoi B serait-il un meurtre mais pas A?

Si nous n'avons pas pour devoir d'amener à l'existence ou non une personne donnée, je considère nous avons pour devoir de rendre son existence agréable. En conséquence, et même si ça peut sembler paradoxal, il est de notre devoir d'éviter de mener une grossesse à terme si l'embryon est trop susceptible d'avoir une maladie génétique quelconque qui l'empêcherait considérablement de jouir de la vie.

Il est évident que l'on ne peut toutefois pas agir ainsi avec toutes les maladies génétiques. Une qui serait trop bénigne ou trop répandue, comme la myopie par exemple, ne peut pas possiblement être enrayée sans que l'on se prive du même coup d'une bonne part de notre biodiversité. C'est d'ailleurs sur ce point que devrait porter le débat. On devrait méditer sur la question suivante :
«À quelle point une maladie génétique doit-elle être grave et/ou doit-elle avoir de chances de se manifester pour qu'il vaille la peine qu'on en fasse un décryptage prénatal systématique et qu'on avise les géniteurs de sa présence avant la date limite légale pour l'avortement?»

Mais bloquer notre raisonnement en amont à cause d'un tabou irrationnel envers tout ce qui pourrait se retrouver sous le label de «eugénisme» n'est pas une solution. De toute façon, il faudra nous poser cette question un jour ou l'autre.

samedi 1 août 2009

La nature n'a pas de but

Je vous ai déjà expliqué que la nature n'est pas une personne et que l'évolution des vivants se faisait selon les principes aveugles de la sélection naturelle. Je remarque toutefois que, dans le langage courant, les expressions sont connotées d'une dimension téléologique qui n'existe pas empiriquement. Par exemple, prenez la phrase suivante :
«Le pancréas sert à produire l'insuline pour digérer les sucres.»

Bien qu'il ne s'agisse que d'un commode raccourci verbal, la formulation sous-entend une sorte de but et d'intention dans la fonction des organes, comme dans les composantes d'une machine. Comme si un concepteur avait placé le pancréas dans notre abdomen pour que l'on puisse digérer les sucres. Or, il n'y a pas de concepteur donc pas de finalité. Une formulation plus appropriée serait: «Le pancréas produit de l'insuline ce qui permet de digérer les sucres.»

L'usage de cette terminologie dans des contextes visant à dévaloriser un comportement jugé «contre-nature» est particulièrement ridicule. Par exemple, réprouver la sodomie en arguant que les organes impliqués dans cette action «ne servent pas à ça» est un abus de langage. Si les premiers tétrapodes s'étaient dit : «Les membres ça sert à nager dans l'eau, pas à marcher sur la terre!» nous serions toujours des poissons. C'est la même chose avec des termes comme «déviance», «malformation» ou «retard mental». Ils impliquent qu'il y a une norme que l'individu devrait suivre, ou un but vers lequel il devrait se diriger, mais qu'il s'en éloigne.

Aucun organe ne «sert» à quoique ce soit. Les organes font des choses, par eux-mêmes ou sous nos commandements, qui ont des conséquences, positives ou négatives. Si l'action d'un organe s'adonne à favoriser la transmission des gènes de l'individu, elle sera sélectionnée par l'évolution, d'où l'illusion de finalité quand un organe remplit sa «fonction». Mais, le bonheur d'un individu est plus important que la transmission de ses gènes. Et, notre corps sert à faire ce qu'on en fait. La question n'est donc pas «Cet organe sert-il à ça?» mais plutôt «Utiliser cet organe de cette façon a-t-il des conséquences positives sur mon bonheur ou sur celui d'autrui?»

vendredi 1 mai 2009

Les cellules souches

Bravo au Président Barack Obama (né en 1961) pour avoir finalement permis le financement par l'État de la recherche sur les cellules souches.

Cette merveilleuse technologie nous permettrait de remplacer la greffe d'organe d'un donneur (qui nécessite l'absorption d'immuno-suppresseur donc rend la personne excessivement vulnérable aux maladies) et de régénérer des neurones (donc de guérir les aveugles ou les paralysés en reconnectant leurs nerfs sectionnés). En clonant des parties du corps on peut créer des «pièces de rechange» pour notre organisme et ainsi les réparer beaucoup plus efficacement.

Actuellement, la législation dans ce domaine est paradoxale et nuisible. Il est permis d'avorter un embryon de trois mois si c'est parce que la mère n'en veut pas, mais il est interdit d'avorter un ovocyte d'une journée si c'est pour rendre la vue à un aveugle. Dans les cliniques de fertilité, on détruit régulièrement des ovocytes surnuméraires alors que l'on pourrait les utiliser pour sauver des vies.

Ce genre d'aberrations survient, entre autres, parce que les obscurantistes religieux ont gagné leur bataille contre le clonage mais pas celle contre l'avortement ou contre la procréation assistée. Lorsque le clonage thérapeutique sera mieux connus du public, il est fort à parier que les objections tomberont. Il n'y aura plus que les «pro-vies» qui s'opposeront à cette pratique car pour eux laisser mourir un humain est moins pire que de «tuer» un amas de cellules indifférenciées. Toutefois, il y a une autre objection que l'on entend parfois…

Certains considèrent que le clonage thérapeutique «chosifie» ou «instrumentalise» l'humain et trouvent que c'est mal. Bref, au nom du caractère sacrée de la vie humaine, ils laissent des êtres humains souffrir et mourir. Cela me rappelle l'époque où l'humain était tellement sacralisé que l'on ne pouvait même pas disséquer un cadavre pour étudier le fonctionnement de l'organisme. Des savants, tel que le génie Léonard Da Vinci (1452-1519), devaient déterrer les corps des cimetières pendant la nuit pour les étudier clandestinement. C'est ainsi que la médecine a pu progresser. On peut sauver des vies humaines si l'on sacrifie des cadavres et des embryons.

Selon mon éthique personnelle, laisser quelqu'un souffrir c'est mal, mais utiliser un ovocyte pour cultiver des cellules souches et ainsi sauver une vie, c'est bien! Un jour il faudra accepter pour de bon que nos corps sont «mécaniques» et qu'on peut donc les étudier, les utiliser ou les réparer. Rien n'est sacré.

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Lecture complémentaire : Du côté des cellules souches... (sur radio-canada.ca)

jeudi 23 avril 2009

Le propre de l'Homme à l'ère posthumaine

Dans beaucoup de traité de bioéthique, on se pose des questions sur « la nature humaine » ou la définition de l'humain. On accorde à cela une importance capitale dans tout débat de bioéthique. Lorsqu'ils tournent les yeux vers l'horizon du futur, les scientifiques anticipent au-delà l'existence d'êtres encore inexistants tels que des humains transgéniques, des robots à intelligence humaine, des cyborgs (mi-humains mi-robots), des mutants ou d'autres créatures posthumaines. Ils se questionnent donc à savoir si ce sont des humains ou non.

Les gens sont souvent intuitivement réticents à l'idée que l'on modifie sciemment le génome de l'humanité, même si c'est pour éradiquer des maladies génétiques ou améliorer le fonctionnement de l'organisme. Cette sacralisation découle de notre représentation d'une identité collective de l'humanité. À mes yeux, se demander «Un humain que l'on modifierait génétiquement serait-il encore un humain?» est du même niveau de futilité et de vacuité que de se demander si un Québécois qui se convertirait à l'islam demeurerait Québécois. Comme je l'ai déjà mentionné dans ma réflexion sur l'identité, se définir (collectivement ou individuellement) sur la base de telles critères constituent un frein inutile à notre progression. Cette aversion envers ce qui n'est «pas naturel» n'a aucune légitimité scientifique.

L'autre source de dédain envers les posthumains découle d'une certaine conception de l'éthique. J'en ai parlé dans ma réflexion sur l'avortement ainsi que dans celle sur le spécisme. La plupart des gens font de l'appartenance à l'espèce humaine le pilier du droit à la vie et à la dignité. Pourtant, l'humanité n'est qu'une espèce qui se définit, comme toutes les espèces, sur la base du critère de l'interfécondité. Une éthique ayant un pilier un peu moins arbitraire que notre «statut d'humain» (par exemple, l'éthique utilitariste) qui considérerait les individus selon leurs attributs individuels et non selon le groupe dans lequel on les classe serait moins discriminatoire et ne nécessiterait plus de tordre constamment la définition de l'humain - et des facultés soi-disant propres à l'humain - pour accommoder nos idéologies.

Cet humain transgénique n'est plus un humain? Pis après! Peut-il ressentir la douleur? Est-il conscient d'exister? Peut-il communiquer avec nous? Voilà des questions plus pertinentes pour évaluer le statut juridique d'un être et la considération qu'on doit éthiquement lui témoigner.

samedi 21 mars 2009

L'avortement

Aux États-Unis et dans le Canada anglophone, les obscurantistes religieux continuent de s'opposer farouchement à l'avortement qu'ils perçoivent comme «le meurtre d'un bébé», et font des campagnes de propagandes et d'intimidations en se donnant le nom de «pro-vie» (bien que ces mêmes gens soient très souvent en faveur de la peine de mort). Étant un humaniste éclairé, je n'ai bien sûr aucune opposition face à l'avortement. Cette pratique est pour moi une forme de contraception tardive et fait donc partie des acquis de la révolution sexuelle.

La question «Est-ce un humain?» ne me semble ni scientifique, ni pertinente pour se demander si un embryon «a des droits». L'humanité n'est, finalement, qu'une catégorie arbitraire. On devrait plutôt se demander s'il peut souffrir, s'il désire survivre et s'il a une conscience d'être. Le moment de la grossesse où il acquiert ces facultés - que l'on pourrait appeler «la naissance cérébrale» ou l'individuation* - me semble le seul qui ne soit pas arbitraire pour définir à partir de quand l'embryon passe du statut de chose à celui d'être; donc le point où l'on devrait fixer la date limite légale pour l'avortement. Avant cela, il n'est qu'un amas de cellules sans conscience. La naissance, quant à elle, me semble arbitraire comme stade du développement considérant que le foetus à la veille de l'accouchement n'est pas bien différent de ce qu'il est une fois né.

Certains sont pour l'avortement mais «avec modération». Comme si cet acte était un mal mais un mal minuscule, et donc que le cumul de plusieurs avortements constituait un mal suffisant pour être répréhensible. Pour ma part, je ne vois strictement rien de mal dans le fait d'interrompre une grossesse à un stade où l'embryon n'a pas plus d'activité cérébrale qu'une fougère (c'est-à-dire, aucune). Pour qu'il y ait du mal, il doit y avoir de la souffrance, et pour qu'il y ait de la souffrance ça prend un système nerveux actif ce que ce proto-humain ne possède pas. Peu importe ce que l'embryon aurait pu devenir, présentement il n'est qu'un amas de cellules dépourvu de conscience et doit être traité comme tel.

Et c'est encore plus vrai si je l'avorte, car cela veut dire que l'état embryonnaire dans lequel il se trouve constituera l'intégral de son existence et donc qu'aucune conscience n'habitera jamais ce morceau de viande. Si je choisissais, par exemple, de mutiler un embryon, on pourrait toujours me dire que ce n'est pas mal pour lui (puiqu'il n'a pas encore de conscience) mais que c'est porter préjudice à la personne qu'il deviendra (puisqu'elle souffrira des conséquences de mon action). Mais si j'élimine un embryon acéphal, je ne porte préjudice à aucune conscience présente (puisqu'il n'en n'a pas encore) ni future (puisqu'il n'en aura jamais). Nous n'avons aucun devoir envers celui qui n'existera jamais. C'est pourquoi, je considère que l'avortement n'est pas plus mal que la contraception ou l'abstinence sexuelle; c'est simplement une interruption du processus de création d'humains, à un stade différent, mais précédent l'émergence de la conscience. J'entends souvent des arguments terriblement fallacieux tels que : «Imagine si tes parents avaient choisi de t'avorter, tu n'aurais jamais existé!» Et s'ils avaient choisi de ne pas copuler le soir de ma conception, je n'aurais jamais existé non plus... mais personne ne dira pour autant que l'abstinence sexuelle est un meurtre.

La seule objection que je verrais c'est que ça finirait par coûter cher à la société si l'avortement est toujours financé par l'assurance-maladie. Pour cette raison, responsabiliser les gens par rapport à ça, afin d'éviter qu'il ne soit utiliser comme un substitut à la contraception, serait pertinent. Par exemple, si l'État n'offrait gratuitement que les avortements d'embryons issus d'un viol ou portés par une mineure, et que les autres avortements seraient aux frais de la génitrice (ou, disons, que l'on accorderait un avortement gratuit par personne), je ne vois pas où serait le mal.

Bien sûr, si je violente une femme enceinte dans le but de détruire le fœtus qu'elle porte, je commets un geste répréhensible. Toutefois, pour moi ce geste ne porte préjudice qu'à la femme et non à l'embryon puisqu'il n'est pas encore un être. On pourrait considérer ça comme un crime traumatisant au même titre qu'un viol, mais ce n'est en aucun cas un meurtre.



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* Je trouve important d'introduire un nom court pour désigner ce stade. C'est plus pratique que de dire à chaque fois quelque chose comme «date limite légale pour l'avortement» et ça permettrait à ce moment clé de prendre de l'importance dans l'imaginaire collectif et d'y rivaliser avec la naissance et la conception.