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samedi 30 juillet 2016

Tu me dois la vie

Mise en situation:
Deux vieux amis se promènent en haut d’une falaise. Le premier dit au second:
«Te souviens-tu, mon ami, lorsque tu m’as sauvé la vie il y a trente ans, jour pour jour? Je m'agrippais avec peine, au bord de cette même falaise. Un faux pas m’y avait fait glisser. Mes bras étaient à bout de force et mes pieds ne trouvaient aucun appui sur la paroi rocheuse. Et toi, qui par bonheur passait par là, tu m’as tendu une main salvatrice, m’empêchant ainsi de chuter vers une mort certaine.»

Ce à quoi le second lui répondît:

«Oh je m’en souviens, très certainement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je t’ai emmené ici aujourd'hui...»
Et aussitôt, sans prévenir, il pousse son compagnon qui tombe dans le vide et s’écrase violemment en bas de l’abîme empalé sur des rochers pointus.
«Mais tu ne peux m’en vouloir,» poursuit-il comme si son défunt ami pouvait encore l’entendre. «Grâce à moi, tu as vécu trente ans de plus!»

Il m’est venu cette histoire lors d’une discussion avec l’un de mes amis. Vu que je suis végétarien pour des raisons éthiques utilitaristes, il me demandait si j’aurais un problème éthique à manger de la viande si l’animal était bien traité, avec une vie plus longue et de meilleure qualité que s’il avait vécu à l’état sauvage. J’ai déjà discuté de cette question, dans ma parabole de l’ermite affamé et celle du dragon éleveur d’humains, mais j’avais laissé en suspend un dernier point qu’il convient de développer. La question que je voulais soulever, et qui est illustrée dans la petite histoire ci-dessus, est par rapport au fait de tuer quelqu’un qui nous doit la vie.
Puis-je tuer un être à qui j’ai sauvé la vie?
Est-ce que, par exemple, je pourrais considérer l’ensemble de mes interventions sur cet individu et calculer que même si je viens de le tuer, il a au total plus gagné que perdu en interagissant avec moi puisque sa vie aurait été beaucoup plus courte si je ne l’avais pas sauvé au départ? À mon humble avis, on ne devrait pas comptabiliser les choses de cette façon. Chacune de mes interventions sur un individu devrait être évaluée pour elle-même, en mettant dans la balance la façon dont cela affecte ses intérêts et à quel point elle est nécessaire pour les miens. Ainsi, si je n’ai nullement besoin de tuer cet individu -- humain ou animal -- pour poursuivre ma propre existence, alors le fait que je lui ai sauvé la vie par le passé ne change absolument rien. J’ajouterais, à l’inverse, que de ne pas sauver la vie de cet être aurait été éthiquement répréhensible surtout si, comme dans l’histoire ci-haut, cela n’aurait impliqué qu’un effort minime.

Les choses seraient bien sûr différentes dans une situation où je n’aurais pas le choix de tuer l’être en question pour continuer à vivre. Dans ce cas-là, le critère de la nécessité m’aurait autorisé à procéder à cet acte autrement ignoble. Et, d’avoir sauvé la vie de l’être en question au préalable aurait très certainement été une façon d’amoindrir le mal inhérent à une telle action, en apportant quelque chose de positif à ma victime. D'autres facteurs atténuants auraient pu être de lui offrir une mort rapide et indolore, de consacrer des efforts à son bonheur pendant sa vie, et de sélectionner ma proie en prenant l’individu pour qui la mort est un moindre mal pour elle-même (par exemple, quelqu'un à qui il restait peu de temps à vivre) et pour autrui (par exemple, un individu qui faisait du mal autour de lui).

Mais une caractéristique propre à l’élevage doit également être prise en considération. Si je reprends mon histoire du début, des deux amis au bord de la falaise. Supposons que le sauveur/meurtrier, lorsqu'il a vu pour la première fois son comparse qui s’apprêtait à tomber dans le vide, se soit dit:
«Hum, j’ai le pouvoir de le sauver… mais je n’en ai pas envie. J’aimerais tant voir quelqu'un tomber de cette falaise! Ce serait un spectacle rare, inoubliable, auquel je serais chanceux d’assister. Mais j’imagine que ce ne serait pas correct pour ce pauvre bougre… J’ai une idée! Je lui sauve la vie, pour qu’il connaisse quelques années de plus, puis je le ramène ici et je le pousse dans le vide! Comme ça, il aura vécu plus longtemps et moi j’aurai pu assister à la mort d’un homme qui tombe d’une falaise. Tout le monde gagne!»

Vous voyez la différence? Si, au moment d’affecter positivement les intérêts d’un autre, notre motivation est d’ultimement tout lui reprendre, cela veut dire que sans ce mobile sous-jacent on ne serait tout simplement pas venu en aide à cet individu. Ainsi, un éleveur n’aurait aucun intérêt à loger, nourrir et soigner des bêtes si ce n’était pas parce qu’il a l’intention de les abattre à la fin. Donc, dans ce genre de situation spécifique, mes deux actions peuvent alors s’additionner pour en faire le bilan puisqu'elles sont indissociables l’une de l’autre. Mon questionnement éthique devient maintenant:
Puis-je sauver la vie de cet être et le tuer plus tard?
Il va de soi que la réponse varie selon les paramètres exactes de la situation. Il est évident que si sauver cet être nuirait fortement à mes intérêts à moins que je ne le tue plus tard, cela deviendrait tout à fait défendable. Par opposition, si je peux sans trop d’efforts sauver l’être en question, il n’y a rien qui justifie que je fasse de la possibilité de le tuer plus tard un préalable nécessaire pour lui venir en aide maintenant. Comme dans l’histoire de la falaise, le sauveur/meurtrier aurait dû se demander qui y perdrait le plus: lui en n’assistant pas à la mort d’un homme, ou l’homme en mourant. La réponse aurait été évidente.

Mais le but de ma parabole ici était de faire une analogie avec l’élevage. Donc c’est certain que si l’animal y gagne plus qu’il n’y perd, et si l’éleveur y perdrait trop à juste s’occuper de l’animal altruistement sans jamais l’abattre, au point qu’il n’aurait aucune raison de l’élever du tout, alors l’élevage pourrait être considéré comme éthique à condition que les animaux soient bien traités (ce qui n’est pas le cas). Il ne faut toutefois pas oublier une autre caractéristique de l’élevage dont j’ai déjà discuté dans mes réflexions précédentes. À savoir qu’il ne s’agit pas d’un animal trouvé dans la nature, incapable de survivre par lui-même. Il s’agit d’un animal que l’éleveur a volontairement fait venir au monde et qui a été génétiquement conçu (via des croisements sélectifs) pour être incapable de survivre par lui-même. Alors, en incluant dans la balance le fait que l’éleveur ne ferait pas naître d’animaux s’il ne pourrait les faire abattre à la fin, notre questionnement éthique devient:
Puis-je donner la vie à cet être et le tuer plus tard?
Je reviens toujours à la même conclusion que dans mes réflexions précédentes: non. À moins que cela ne soit une nécessité pour moi, je n’ai aucune raison de tuer cet être et, si cette action est un préalable à sa mise au monde, la chose éthique à faire est de tout simplement ne pas lui donner la vie. Ceux qui n’existent pas ne souffrent pas de ne pas exister. Et s’il est trop tard, si j’ai déjà donner la vie à cet être avec cette intention mais que je réfléchis soudainement à la situation, je devrais quand même me demander si, à ce point-ci, je perdrais plus à ne pas tuer que ma victime ne perdrait à être tuée. Comme je le disais quand je parlais des droits des enfants, ceux-ci ne sont pas «redevables» à leurs parents du fait d’exister. Ils n’ont pas demandé à venir au monde, cette décision à été prise à leur place contre leur gré, donc c’est celui qui donne la vie qui doit quelque chose à celui qu’il a fait naître et pas l’inverse.

Bref, j'ai parlé beaucoup finalement mais, dans tout ça, je voulais juste rajouter une seule chose par rapport à mes billets passés: même quand le bilan de nos interventions sur un individu lui apporte, en somme, plus de bien que de mal, chacune de nos interventions peuvent être jugées pour elles-mêmes et, dans tous les cas, l’absence de nécessité pour celui qui agit empêche de légitimer tout le mal qu’il fait à celui qui subit, et ce même si ce dernier y gagne plus qu’il n’y perd au total, car la transgression éthique découle alors, non pas du fait d’avoir pris, mais de ne pas avoir donné assez. Tel un employeur aisé qui, en sous-payant un employé, améliore sa condition en comparaison avec le chômage, mais le laisse vivre tout de même dans la misère, alors qu'il aurait les moyens de mieux le payer, sauver une vie pour la prendre ensuite alors qu’on n’y est pas contraint est un acte répréhensible. Fin.

dimanche 26 janvier 2014

Choisir d'être du bétail

Mise en situation:
Imaginez que nous vivons dans un monde horrible ou l'humain a de multiples prédateurs. Des dinosaures, des ogres et des monstres de toutes sortes parcourent la Terre et nous traquent jusque dans les grottes où l'on vît. Les catastrophes naturelles et les épidémies sont également très fréquentes. Dû à la prédation, à la difficulté de trouver à manger et aux nombreuses maladies, le taux de mortalité est très élevé et la quasi-totalité des gens meurent avant d'avoir atteint vingt-cinq ans. 

Un jour, un terrifiant dragon surgit de nul part et vous fait l'offre suivante: «J'ai construit un magnifique palais au sommet de la montagne. Je peux y accueillir tous ceux qui le voudront. Vous y vivrez dans un confort tel que vous n'en avez jamais connu. Je vous nourrirai des mets les plus raffinés. Aucun prédateur, maladie ou catastrophe naturelle ne vous y incommodera. En retour, je ne vous demande qu'une chose: vous ne pourrez sortir de mon palais paradisiaque et, après que vous y aurez passé quarante années de pur bonheur, je viendrai vous y chercher et je vous mangerai tous sans qu'il vous soit possible de fuir.»

Qu'est-ce que vous choisiriez? Une vie longue et heureuse avec une mort programmée, ou essayeriez vous de continuer de survivre libre dans un monde cauchemardesque? En fait, le choix logique demeurerait d'accepter ce pacte avec le dragon, l'autre option étant davantage fondée sur un vain espoir où sur le désir de ne pas savoir à l'avance l'instant de notre mort.

Mon but ici était de faire une analogie avec l'élevage. J'en avais déjà fait une autre, mais là je voulais réfléchir à dans quelles circonstances les humains accepteraient de devenir eux-mêmes des animaux d'élevage. Supposons qu'une population animale a de la difficulté à survivre par elle-même dans la nature, lorsque l'humain la retire de son environnement pour l'ajouter à son cheptel, c'est comme s'il faisait un pacte avec elle. Il lui offre le confort et la protection pour une durée de temps, puis en fait son repas. Pour que le deal soit honnête, vu que l'animal n'a pas la raison qui lui permettrait de prendre cette décision lui-même, il faudrait que l'humain, s'il se trouvait dans la position inverse, accepte lui-même l'entente. Donc que la longueur et la qualité de la vie de la proie soient améliorées par cette situation.

Soit. Maintenant, prenez cette seconde mise en situation:
Imaginez que nous vivons dans un monde assez semblable au nôtre à une époque antérieure. Nous n'avons pas le confort et la technologie moderne, mais nous arrivons quand même à nous débrouiller. Parfois, des maladies ou des animaux sauvages emportent quelques-uns des nôtres, mais la majorité des gens vivent au moins jusqu'à quarante ans après une vie relativement heureuse. 
Un jour, un terrifiant dragon surgit de nul part et vous fait l'offre suivante: «J'ai construit une horrible prison sous la montagne. Je peux y accueillir tous ceux qui le voudront. Vous y serez confinez dans une cellule si petite que vous ne pourrez pas vous asseoir ni même vous retourner. Il y fait noir et beaucoup trop chaud. L'air sera vicié par l'odeur de vos déjections. Des tubes vous injecteront de la nourriture dans la gorge jusqu'à ce que vous deveniez obèse. Je vous amputerai douloureusement de toutes les parties de vos corps que je juge inutiles. Après que vous y aurez passé cinq ans d'atroces souffrances, je viendrai y chercher ceux d'entre vous qui auront survécus et je vous mangerai tous sans qu'il vous soit possible de fuir.»

L'élevage moderne, j'en ai bien peur, ressemble beaucoup plus à cette seconde histoire. Ce n'est donc pas un deal qu'un être doué de raison accepterait. C'est pour ça que ça m'agace quand quelqu'un essaie de défendre l'éthique de l'élevage en disant que c'est une situation gagnant-gagnant. Si on est honnête avec nous-mêmes, on sait que l'animal d'un élevage intensif n'aurait aucun intérêt à choisir ce mode de vie s'il avait la liberté et l'intelligence pour pouvoir le faire.

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Note: Même si la logique de l'élevage obéissait à ma première histoire ci-dessus, le critère de la nécessité pourrait faire en sorte qu'il demeurerait contraire à l'éthique d'exécuter un animal que l'on a choisit de sauver de la nature.  

samedi 25 mai 2013

Faire sa part

Je vous cite de mémoire une sorte de conte que j'ai lu quelque part. Il me semble que c'est une fable amérindienne. Brièvement c'est:

Un terrible incendie ravageait la forêt. Tous les animaux s'enfuirent de l'autre côté de la rivière. Sauf le colibri. Il plongea dans la rivière pour se gaver d'eau, puis survola le brasier pour y recracher les quelques gouttes qu'il avait pu transporter, avec le vain espoir d'éteindre les flammes. Il répéta cette manœuvre à plusieurs reprises, tandis que les autres animaux le regardaient avec moquerie.
«Mais qu'essaies-tu donc de faire?» lui demanda l'orignal. «Tu vois bien que tes efforts ne servent à rien!»
«Peut-être…» lui répondît-il. «Mais moi au moins je fais ma part.»

Cette histoire m'a fait réfléchir. Au début, je trouvais moi aussi le colibri stupide. Concrètement, ses actions n'apportent aucune conséquence positive et ne sont donc que des efforts inutiles. Même après sa justification, comme quoi il «fait sa part» je trouvais cela tout de même absurde puisque cela n'apporte quelque chose qu'à lui-même; il recherche la satisfaction dans l'accomplissement d'une tâche vaine en se valorisant d'être le seul qui a essayé de lutter plutôt que de fuir. Ainsi, selon mon paradigme utilitariste, j'étais en désaccord, à prime abord, avec la morale de cette fable. Ce n'était qu'orgueil, à mes yeux, que d'agir inutilement pour se glorifier d'être un individu honorable.

C'est en y repensant plus tard que je me suis dis que si les conséquences immédiates des actions du colibri semblent les rendre futiles, elles auraient pu avoir des conséquences indirectes bien positives. Si tous les animaux avaient aidé le colibri en jetant sur les flammes autant d'eau qu'ils le pouvaient, leur forêt aurait pu être partiellement sauvée. Tout ce que le colibri pouvait donc faire, c'était prêcher par l'exemple et si tous les autres l'avaient imité, ses gouttes d'eau auraient fait partie d'une somme d'eau qui elle aurait eu un impact.

Ça m'a amené à penser qu'il y a plusieurs situations dans la vie où les actions d'une personne n'ont absolument aucune conséquence si elle est la seule à agir, mais nécessitent qu'une quantité significative de gens agissent de même pour avoir du sens. Par exemple:
  • Recycler,
  • Manger végétarien,
  • Boycotter un produit,
  • Voter pour un parti politique autre que l'un des deux au pouvoir,
  • Participer à une marche, à une manifestation ou à une pétition,
  • Faire un modeste don à une œuvre de charité,

Dans toutes ces situations, on peut arguer à juste titre que le fait qu'une personne donnée participe ou non a très peu d'influence sur le résultat final. Que la cause ait beaucoup ou très peu de supporteurs, un de plus ou moins ne changera pas grand-chose. Ainsi, plusieurs personnes ayant à cœur les objectifs d'une cause, mais n'étant pas certains de vouloir participer, se justifieront à eux-mêmes leur laxisme en se disant «Il y a déjà assez de gens qui participent, alors même si je participais aussi ça ne changerait rien» ou «Il y a si peu de gens qui participent, donc même si je participais aussi ça ne donnerait rien». Moi-même je fais souvent ça.

Je pense que la question que l'on devrait tous se poser dans ce genre de situation, c'est: Si tout le monde faisait comme moi, qu'est-ce qui se passerait? Si tout ceux qui contribuent à une cause décidaient d'abandonner en prenant pour acquis que tous les autres contribueront pour eux, la cause mourra. Si, à l'inverse, absolument tous les gens qui croient ne serait-ce qu'un peu à la cause décidaient de faire leur part, nous gagnerions notre cause. Par exemple, ça m'agace tellement quand quelqu'un vote pour un vieux parti corrompu en disant: «Bah, de toute façon, c'est sûr que c'est lui ou l'autre tout aussi corrompu qui va gagner…» Non. À chaque élection, tous les partis repartent à zéro. Si c'est toujours les mêmes qui gagnent, c'est justement parce que trop de gens se font ce même raisonnement absurde.

Bref, même quand notre pouvoir en tant qu'individu est nul si on est seul à agir, je pense que l'on doit tout de même faire notre part. Non seulement parce que c'est le seul pouvoir que l'on a, mais aussi parce que ça peut réellement faire une différence si l'on est plusieurs à agir, et qu'en nous comportant ainsi, nous prêchons par l'exemple ce qui incitera davantage de gens à se joindre à la cause. Pour moi quelqu'un qui ne fait rien du tout contre un problème, fait partie du problème et perd complètement son droit de chialer contre le problème en question.

vendredi 13 août 2010

L'allégorie du magicien

Imaginons que vous ayez un magicien devant vous qui prétende détenir réellement des pouvoirs surnaturels. Il vous présente un tour et, tout fier, déclare avoir démontré l'authenticité de ses pouvoirs. Mais vous n'êtes pas dupe; vous l'avez finement observé et avez compris comment il a fait.

Vous le lui dites, il admet qu'il s'agissait d'un truc, mais ne renonce pas à dire qu'il a de réels pouvoirs magiques et vous le démontre en vous présentant un second tour. Malheureusement, vous devinez encore une fois son truc. Il confesse sa supercherie, mais maintient sa position selon laquelle il a de vrais pouvoirs paranormaux, et vous présente un nouveau tour.

Cela se répète à plusieurs reprises. Il continue inlassablement de vous faire de la prestidigitation et vous continuez systématiquement de deviner ses trucs. Cela se poursuit jusqu'à ce qu'il vous présente un tour dont vous n'arrivez pas à deviner l'astuce. Vous avez beau l'observer répéter son tour sous tous les angles possibles, vous n'avez aucune idée de comment il a fait et, extérieurement, cela a réellement l'allure de la vraie magie.

Qu'en conclurez-vous? Aura-t-il réussi à vous prouver l'authenticité de ses pouvoirs? Ou est-ce que le fait que vous ayez compris tous ses tours précédents suffira à le discréditer suffisamment pour que vous vous disiez plutôt qu'il y a un truc mais qu'il vous échappe?

L'univers est comme ce magicien. Tous les phénomènes naturels qui paraissaient surnaturels aux yeux de nos aïeux mais auxquels nous avons donné une explication scientifique depuis, sont comme des tours de magie que nous présentent l'univers et dont nous aurions devinez les trucages. Alors lorsque survient un phénomène que nous ne parvenons pas à expliquer, plutôt que d'en conclure hâtivement à l'existence du surnaturel (ou de Dieu, ou des interventions extraterrestres, etc.), il m'apparaît plus sage de me dire qu'il y a une explication (scientifique) mais qu'elle nous échappe encore pour l'instant.

lundi 21 septembre 2009

L'allégorie des aveugles et de l'éléphant

Il s'agit d'une parabole utilisée par le mystique persan Rûmî (1207-1273) que je vais vous présenter dans mes mots :

Un roi s'adressa à trois de ses sujets qui étaient aveugles depuis la naissance. Il leur demanda: «Avez-vous déjà rencontré un éléphant?» ils lui répondent que non. Alors, le roi leur amena un éléphant. Le premier aveugle, tâtant la trompe, déclara: «Un éléphant ressemble à un serpent!». Le second palpa l'une des défenses puis dit: «Un éléphant, ça ressemble à une lance!». Le troisième toucha une patte puis dit: «L'éléphant ressemble à un arbre!» Le roi leur dit alors: «Vous avez tous partiellement raison!»

Tout comme l'allégorie de la caverne, cette fable nous enseigne qu'il y a une distinction entre le monde tel qu'il est et le monde tel qu'on le perçoit. La morale ici est que l'on se fait tous une idée différente de la réalité selon l'angle sous lequel on la regarde, mais qu'une réalité empirique existe derrière ça, indépendamment de la perception que l'on en a.

Je trouve dommage que cette parabole soit surtout utilisée par des obscurantistes religieux ou ésotériques pour faire croire que les théories scientifiques ne sont que fragmentaires alors qu'eux seuls ont obtenus, par révélation, la vision de l'éléphant en entier. Le seul problème, c'est que là où ils voient un éléphant, les autres obscurantistes verront une girafe ou un ornithorynque. En réalité, ce sont les conceptions religieuses qui se comparent à celle des aveugles de la fable (et, parfois, à celle d'un aveugle qui n'aurait même pas touché l'éléphant) tandis que la science tente, avec tous les témoignages de tous les aveugles ayant touché l'éléphant, de reconstituer une image réaliste de l'animal.

samedi 7 février 2009

L'allégorie du jambon trop long

Voici une fable intéressante que m'a racontée un professeur de psychologie sociale à l'époque où j'étais au cégep. Je vous la rapporte de mémoire, dans mes propres mots. Il paraîtrait que c'est une histoire vécue :

Une femme nous montre sa recette de jambon. Elle le prépare devant nous. Avant de le faire cuir, elle coupe toujours les deux bouts de son jambon. Nous lui demandons pourquoi elle enlève ces deux extrémités bien qu'elles soient parfaitement comestibles. La femme nous répondît : «Je ne le sais pas… j'ai toujours fais comme ça, c'est la recette de ma mère.»
Alors nous allâmes voir la mère de cette femme et nous lui demandons de nous montrer sa recette de jambon. Comme elle s'apprêtait justement à en préparer un pour le souper, elle nous permet de la regarder à l'œuvre. Nous observons et constatons qu'elle aussi coupe les deux bouts de son jambon avant de le mettre au four. Nous lui demandons pourquoi. Elle nous répond : «Je ne le sais pas… j'ai toujours fais comme ça, c'est la recette de ma mère.»
Fort heureusement, la mère de cette dame était toujours en vie bien que d'un âge avancé. Nous allâmes à sa rencontre dans la résidence pour personne âgée où elle vît. Nous lui parlâmes de sa recette de jambon et lui demandâmes la raison pour laquelle il faut en tronquer les extrémités avant de le mettre au four. Elle nous répondît : «Mais pas besoin de couper les bouts! Moi je faisais ça juste parce que mon chaudron était trop petit…»

Cette parabole nous rappelle qu'un élément culturel peut passer de génération en génération et demeurer intact même s'il perd sa raison d'être initiale. En anthropologie, on appelle ça une survivance. C'est la démonstration du manque de plasticité de la tradition par rapport à la raison.

mercredi 21 janvier 2009

L'allégorie de la licorne invisible

Je ne sais pas exactement qui est l'auteur de la version originale de cette parabole, mais c'est une histoire que l'on retrouve souvent sur le web, sur des sites prônant l'athéisme. Il en existe de nombreuses versions, alors voici ma version personnelle.
Imaginez que je vous dise qu'il y a une licorne dans mon garde-robe. Vous en ouvrez la porte et ne voyez rien. Je vous explique alors que ma licorne est invisible. Vous essayez de l'attraper mais ne touchez rien. Je vous explique alors qu'elle est intangible. Vous essayez de lui parler mais elle ne répond rien. Je vous explique alors qu'elle est sourde et muette. Et ainsi de suite : Chaque fois que vous tentez quelque chose pour démontrer que la licorne est là, le test échoue et je trouve une excuse pour justifier l'échec du test.

Dans cette situation, il serait normal d'être sceptique face à l'existence de ma licorne. Mais modifions un peu notre scénario…
Cette version commence de la même manière, avec moi qui prétend avoir une licorne dans mon garde-robe. Mais quand vous venez pour ouvrir la porte, vous constatez qu'elle est barrée. Vous me demandez de l'ouvrir mais je refuse tout en continuant de prétendre qu'il y a là une licorne. Lorsque vous manifestez votre scepticisme, je m'en offense, je vous rétorque que vous ne respectez pas mon intelligence ou que vous doutez de mon honnêteté, puis je me mets à vous insulter agressivement.

Cette fable nous rappelle que celui qui prétend quelque chose doit le démontrer, et cela est d'autant plus vrai si ce qu'il affirme est incroyable. C'est à celui qui affirme qu'il a vu un OVNI, que les anges existent ou que les cristaux ont des pouvoirs magiques, qu'il revient le fardeau de prouver ses dires et non à celui qui ne le croit pas de justifier son scepticisme.

Cela ne veut bien sûr pas dire que les anges, les extraterrestres, etc. soient nécessairement des hallucinations ou des mensonges. Mais, tant que ces événements inexpliqués demeureront des anecdotes invérifiables et non-reproductibles, il serait hâtif de les incorporer à notre conception du monde. Une preuve scientifique est requise, sans elle il est plus sage de conserver un agnosticisme prudent ou un scepticisme légitime. Le philosophe David Hume (1711-1776) disait que le témoignage d'un miracle ne serait crédible que si le fait que le témoin soit trompeur ou trompé semblerait encore plus miraculeux.

L'allégorie de la flèche empoisonnée

C'est une parabole utilisée par Bouddha (624-544 av. notre ère) dont j'aimerais vous faire part et que j'aimerais commenter. Je vais la formuler dans mes mots.
Si un homme reçoit une flèche empoisonnée, il va d'abord tenter de se soigner. Retirer la flèche, désinfecter la plaie et trouver un antidote au poison seront légitimement ses priorités. Mais imaginez que l'homme se dise : «Je refuse de me faire soigner tant que je ne sais pas précisément qui m'a tiré la flèche, pourquoi il me l'a tirée, de quelle région il est originaire, de quelle couleur sont ses yeux, etc.»

Ce que Bouddha voulait nous dire avec cette fable, c'est qu'il y a des questions plus essentielles que d'autres et qu'il y en a même dont la réponse nous est inaccessible et sans importance. Les questions métaphysiques ne sont finalement que triviales. Par exemple, «Qui a créé l'Univers?» ou «Qui a-t-il après la mort?» sont des questions vaines puisque l'on ne peut y répondre.

Par ailleurs, Bouddha nous rappelle également que les réponses potentielles à ces questions ne devraient pas avoir d'impact sur la vie d'ici-bas. L'existence de la souffrance et le fait qu'elle soit désagréable sont des faits attestés. On peut échafauder une éthique sur cette seule base, sans avoir besoin de faire intervenir un hypothétique démiurge ou une éventuelle vie après la mort.

L'allégorie de la caverne

C'est une parabole utilisée par le philosophe Socrate (470-399 av. notre ère) et son disciple Platon (427-346 av. notre ère) dont j'aimerais vous faire part et que j'aimerais commenter. Je vais la résumer dans mes mots.
Imaginez quelqu'un qui soit attaché dans une caverne, de dos à l'entrée, et qu'on l'ait entièrement immobilisé de sorte qu'il ne puisse même pas bouger sa tête. Son regard est fixé en permanence sur la paroi rocheuse qui fait face à l'entrée et tout ce qu'il peut voir ce sont les ombres qui bougent sur cette paroi. Il y a une route qui passe devant l'entrée de la caverne, de sorte que le prisonnier voit sur le mur les ombres des gens qui passent sur cette route ainsi que celles des objets qu'ils transportent.

Un prisonnier ayant passé toute sa vie dans cette situation prendra les ombres pour la seule vraie réalité. S'ils sont plusieurs individus dans la même position, ils discuteront entre eux de ce monde des ombres et se conforteront dans leurs croyances sur les origines des ombres et les lois qui gouvernent leurs mouvements. Mais disons que l'un des prisonniers soit libéré, qu'on lui montre la réalité dans la lumière. Il sera d'abord ébloui et ne distinguera pas les objets autour de lui. Ensuite, il croira que cette réalité est «moins vraie» que celle des ombres dont il vient. Puis, finalement, s'il accepte que le monde de la lumière est la réalité et qu'il retourne dans la caverne aviser ces anciens codétenus qu'ils vivent dans l'illusion, ceux-ci le prendront pour fou. S'il insiste et tente des les forcer à voir la lumière et à quitter le monde des ombres, ils le tueront.

Le point défendu par Socrate dans cette fable, c'est que l'on est enclin à prendre pour acquis la réalité de nos perceptions. Mais Socrate démontre qu'il peut y avoir un écart entre le monde tel qu'on le perçoit et le monde tel qu'il est. Ou, le «monde sensoriel» versus le «monde intellectuel». Il nous dit ensuite que, comme nos sens sont faillibles, c'est par la raison (on dirait aujourd'hui la science) que l'on peut s'approcher de cette «lumière». Par exemple, si nos sens nous indiquent que la Terre est plate et fixe, nous savons par une analyse plus en profondeur de nos perceptions (dont celles du mouvement des astres) et grâce à l'acquisition de nouvelles donnée, que ce n'est pas le cas.

Socrate nous mets aussi en garde en nous rappelant que ceux qui vivent dans les ténèbres tiennent souvent à y rester et peuvent répondre agressivement si on tente de les éclairer. J'y reviendrai.