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vendredi 24 mai 2019

Les croyances sexuelles

La vision traditionnelle des sexes est mises à mal de nos jours. Nous commençons à accepter l’idée que le genre est quelque chose de socialement construit, à le percevoir comme une catégorie plus fluide, moins binaire, et à accepter que l’un puisse se sentir d’un genre différent que celui que la société lui a assigné à sa naissance. C’est très bien. Mais comme toute idée nouvelle, cela apporte des débats parfois conflictuels avec les gens qui ne sont pas prêts à accepter ce nouveau paradigme et lui préfère le traditionnel «binarisme».

En fait, la divergence n’est pas non plus qu’entre la vieille mentalité et une nouvelle conception des choses parfaitement unifiée; même parmi ces idées nouvelles il y en a qui entrent en contradiction les unes avec les autres. Par exemple, l’un peut croire que l’identité sexuelle est quelque chose de bien ancrée dans la biologie, qu’un cerveau mâle est physiquement différent d’un cerveau femelle, mais accepter l’existence des transgenres en se disant qu’une mutation quelconque peut mettre parfois un cerveau femelle dans un corps mâle. À l’inverse, l’un pourrait voir les identités de genre comme une simple construction sociale, quelque chose qui est dans notre tête, et s’opposer à la reconnaissance des transgenres en lui préférant l’abolition des genres.

Bref, il y a des oppositions sur plusieurs axes:

  • les genres sont innés et biologiques ou socialement construits?
  • les genres sont étanches ou fluides?
  • les genres sont deux ou plusieurs?
  • peut-on être d’un genre différent de celui qu’on nous a assignés à la naissance ou pas?
  • notre sentiment d’autoidentification à un genre est-il quelque chose de viscéral et d’inaltérable ou peut-il être modifié?


Devant, donc, la potentielle diversité d’opinions en face de laquelle ces débats nous amènent, je me dis que, en tant que société, l’on devrait adopter une posture analogue à celle que l’on a – ou que l’on devrait avoir – avec la religion. C’est-à-dire, une position de neutralité. Être «laïc» sur la question et laisser les gens avoir l’opinion qu’ils veulent sur la question des genres. Ainsi, si l’un croit que je suis une femme mais que moi je crois que je suis un homme, l’on devrait être capable de coexister en dépit de cette divergence de croyance, de la même façon qu’on le fait lorsque moi je crois vénérer le bon culte mais que mon voisin croit que je suis damné.

Soit. Mais le concept de neutralité de l’État semble souvent être mal compris. Pour beaucoup de gens, c’est favoriser systématiquement le statu quo et empêcher l’expression des idées nouvelles. Ainsi, pour certains, il est laïc d’avoir un crucifix à l’Assemblée nationale mais ce ne serait plus neutre que de l’enlever. Ça semble absurde – et ça l’est! – mais ces gens sont mûs par une conception dualiste du monde (la même tendance qui les pousse à croire à la binarité des genres), dans laquelle ils forment un NOUS et le reste sont un EUX homogène. Ainsi, il y a pour eux la religion (la leur, la vraie) et l’antireligion (qui comprend toutes les autres religions ainsi que l’athéisme). Ainsi un recul de la religion est forcément une avancée de l’antireligion et inversement. Dans cette optique, le statu quo représente forcément la neutralité puisque tout changement, d’un côté comme de l’autre, est perçu comme favorable à la progression de ce côté. Mais la réalité, c’est qu’il y a plusieurs religions et plusieurs postures antireligieuses ou areligieuses, et que la réelle expression de la neutralité serait d’autoriser toute cette diversité de position, tout en évitant d’embarquer l’État dans ces débats, ce qui implique forcément de cesser de reconnaître tacitement la religion traditionnelle locale comme plus importante en lui donnant des passe-droit sur ce principe de neutralité.

Bref, faisons la même chose pour la question des identités de genre. Cessons de faire de la conception traditionnelle «binariste» la «religion officielle» et soyons «laïcs» sur cette question. C’est-à-dire, faisons en sorte que tout le monde soit libre de croire ce qu’il veut par rapport aux identités de genre, et n’intervenons que pour défendre les gens contre la discrimination ou les oppressions pouvant découler de ces croyances. On n’officialiserait donc pas nécessairement la non-binarité mais on cesserait de reconnaître le binarisme comme la croyance officielle. Ainsi, de même que les catholiques continuent d’avoir le droit de croire en leur religion, même si on a laïcisé les institutions, les binaristes doivent accepter que l’État se retire de cette juridiction et que, par conséquent, les pratiques et les lois qui découlaient directement de leur croyance soient invalidés.

Dans la pratique ça implique que les identités de genre – comme les identités religieuses – ne fassent plus partie de notre identité légale. Et que chacun puisse choisir le titre de civilité (monsieur, madame, autre) et le genre grammatical qu’il veut qu’on utilise avec lui. Ça semble aller directement à l’encontre de la binarité et de la fixité des genres, mais c’est tout simplement un retrait stratégique de l’État de trancher sur des questions qui ne sont pas de sa juridiction. L’individu exprime comment il s’identifie, l’État catalogue cette donnée pour ce qu’elle est: une autoidentification. La question philosophique de savoir ce que l’individu est «réellement» ne l’intéresse pas, on veut juste savoir si on écrit «monsieur» ou autre chose dans les messages qu’on lui adresse.

Ça veut aussi dire, donc, de lutter contre la transphobie, le sexisme ou tout autre discrimination basée sur l’identité de genre ou l’expression de genre. Encore une fois, cela ne veut pas dire que l’on reconnaît le genre comme quelque chose qui existe ni que l’on a une opinion officielle sur le fait qu’une personne trans est, ou non, du genre qu’elle dit être. On peut lutter contre le racisme sans croire à l’existence des races, et contre l’islamophobie sans croire à la révélation du Coran. En fait, comme j’ai déjà dit, plutôt que d’ajouter constamment des amendements à la loi contre la discrimination à chaque fois que les gens en inventent une nouvelle sorte, on devrait juste interdire de discriminer arbitrairement les gens.

Ça peut sembler difficile, autant pour les fervents adeptes du binarisme que pour ceux qui s’y opposent, de lâcher-prise sur l’idée que, non, vous ne réussirez pas à convaincre tout le monde de ce qui vous apparaît clairement comme un fait. Mais, quand on y pense, on agit de même avec la religion. On accepte l’idée que la majorité des gens croit à un mensonge (même pour les croyants, les autres croyances sont des mensonges) et on vit bien avec ça. Je peux pas croire qu’on peut pas faire de même avec nos points de vue sur les genres.

lundi 20 mai 2019

Pour une vraie laïcité

Voici ce qu’il aurait suffit de faire au lieu de la loi 21:

  1. Enlever toute reconnaissance légale spécifique au caractère religieux d’une organisation, d’une croyance, d’un symbole ou d’une pratique (sans nier que des pratiques, croyances, symboles ou organisations soient importantes aux yeux de certains citoyens), ce qui est la définition de la laïcité; 
  2. Redéfinir les codes vestimentaires des employés et cadres des services publics et parapublics pour leur accorder une plus grande souveraineté sur leur corps (qui s’adonnerait à permettre de porter des signes religieux mais vraiment pas juste ça) et modifier les normes du travail pour que les employeurs privés soient soumis à des limites similaires dans leur pouvoir d’uniformisation vestimentaire;
  3. Dans les serments que doivent prêter les représentants de l’autorité de l’État, ajouter une clause d’impartialité spirituelle (qu’aucun «fanatique ayant un agenda secret» ne pourrait réciter sans commettre un blasphème mais que tout croyant modéré et tout incroyant pourraient dire sans s’offusquer);
  4. Faire en sorte que l’école apprenne davantage aux enfants à développer leur pensée critique (afin qu’il soit plus ardu de les endoctriner pour les groupuscules de droite, qu’ils soient islamistes ou néonazis) et à remettre en question leurs propres croyances, et qu’elle leur apprenne également mieux le vivre-ensemble (de sorte qu’il n’y ait désormais plus de débats de société aussi intense pour un sujet aussi trivial) ainsi que les religions mais sous une perspective historique et anthropologique.


C’est tout.

De l'islamophobie

De nos jours, on peut difficilement écrire le mot «islamophobie» sans qu’on nous reproche aussitôt de faire le procès des Québécois (et ce même si on est juste en train de dire que l’attentat de Christchurch est islamophobe). Un des arguments avancés par ceux qui voudraient faire disparaître le terme, et qui le qualifient souvent de mot inexistant, est que celui-ci pourrait être récupéré par des gens qui voudraient nous empêcher de critiquer l’islam en général ou une personne musulmane en particulier, en qualifiant d’islamophobe tout ce qui ne fait pas leur affaire. Un peu comme quand on qualifie d’antisémite toute critique des politiques de l’État d’Israël.

Personnellement, je n’ai jamais vu le terme utilisé en ce sens. Au contraire, j’ai beaucoup plus souvent lu de l’islamophobie pure. Mais peut-être faut-il clarifier le terme pour rassurer ceux qui ont peur de ne plus pouvoir dire qu’ils ne croient pas en la révélation de Mohammed sans se faire traiter de bigot. On peut, je pense, assez facilement faire la distinction entre :

  • Critiquer ou remettre en question les fondements scientifiques ou l’éthique d’une croyance ou d’une pratique religieuse,
  • Exprimer de l’hostilité ou de la méfiance à l’égard d’une minorité ethnique qui s’adonne à se définir par son étiquette religieuse.


Il me semble que c’est assez évident. Je pense que l’étymon-clé ici est «phobie». C’est une peur irrationnelle, paranoïaque, d’être d’abord envahi par des musulmans puis d’être forcés par ceux-ci à se convertir à l’islam. Ou plus simplement, la peur d’être tué par des musulmans lors d’un attentat terroriste. Les chiffres sont pourtant rassurants. Les musulmans ne forment qu’une infime minorité (3%) de la population, la majorité d’entre eux sont modérés dans leur croyance, et les projections estiment que leur nombre ne devrait jamais atteindre plus de 14% de la population. Et, statistiquement, si l’on vit en Amérique du Nord, on a beaucoup plus de chances de mourir dans un attentat terroriste commis par un nazi que par un musulman.

Je peux dire que je trouve l’islam absurde. Que l’existence de Dieu ou de la vie après la mort sont des vœux puérils. Que de penser qu’un être anthropomorphe qui aurait créé l’univers impose aux humains un régime et un code vestimentaire définit selon notre anatomie génitale m’apparaît complètement ridicule. Il n’y a rien d’islamophobe là-dedans, je ne fais qu’exprimer mes croyances. Je peux avoir un débat théologique avec un adulte à propos de nos valeurs ou de notre vision du monde, mais si je me réjouis de la mort d’un enfant dans un incendie ou dans un attentat, juste parce que l’enfant en question est élevé dans l’islam, là je suis islamophobe.

Vous voyez la nuance?

lundi 29 octobre 2018

De la discrimination systémique

Lorsque l’on a voulu faire au Québec une consultation sur discrimination systémique, les détracteurs de cette idée se sont rapidement insurgés arguant qu’il s’agissait là de «faire le procès des Québécois» et que c’était traiter les Québécois de racistes. Et souvent, du même souffle, ils disaient que le mot «systémique» ne voulait rien dire, que ce n’était du jargon d’intellectuel pompeux. Dommage, parce que s’ils avaient compris le sens de ce mot, ils se seraient probablement jetés sur cette idée…

Disons que l’on distingue ces trois formes de discrimination:
  • systémique
  • institutionnelle
  • personnelle

Ce que j’appelle la discrimination personnelle, c’est, comme le nom le dit, quand une personne spécifique est raciste, sexiste, homophobe ou intolérante de quelque chose d’autre. Ce genre de discrimination peut être basée sur n’importe quoi – l’origine ethnique, la main avec laquelle on écrit ou le signe astrologique – et peut aller dans n’importe quelle direction – l’un peut être intolérant envers les hommes blancs hétérosexuels – puisqu’elle est, justement, personnelle. Toute forme de préjugés, de haine ou d’intolérance dont fait preuve un individu à l’égard de ceux qu’il classe personnellement dans une telle catégorie est une discrimination personnelle. Si l’on faisait une consultation publique sur ce genre de discrimination, peut-être pourrait-on parler de «procès des Québécois».

La discrimination institutionnelle, c’est quand la loi elle-même est explicitement discriminatoire. Quand les Noirs, les femmes et les Autochtones n’ont pas le droit de voter ou d’être rémunérés par exemple. Ou, si l’on veut ratisser plus large, ce peut être à chaque fois que la loi considère différemment les individus selon la catégorie dans laquelle elle les classe, voire quand la loi catégorise les individus même si elle les traite indistinctement par la suite. Pour moi, il y a encore du chemin à faire à ce niveau. Tant qu’il y aura une loi sur les Indiens et que mon sexe assigné apparaîtra sur mon permis de conduire, la loi sera discriminatoire, mais c’est déjà beaucoup mieux qu’autrefois. Même que souvent, la loi fait de la discrimination positive pour tenter de balancer la discrimination systémique...

Mais c’est quoi au juste la discrimination systémique? C’est l’ensemble des facteurs qui font que les personnes classées dans des groupes historiquement opprimés sont encore aujourd’hui dans une position défavorable en comparaison avec celles qui sont dans les groupes historiquement dominants. Pourquoi le salaire moyen des femmes est encore en-dessous de celui des hommes? Pourquoi les personnes racisées sont surreprésentées dans les prisons? Comment expliquer ces données factuelles si, justement, ni les gens ni la loi ne sont discriminatoires? Parce que c’est LE SYSTÈME qui est discriminatoire! Et c’est ça le merveilleux de la chose. Dire qu’il y a discrimination systémique, ce n’est pas faire le procès des Québécois, c’est l’inverse! C’est leur enlever la faute pour la mettre sur celle «du système». C’est pourquoi je me dis que si tous ces gens qui avaient peur de la consultation sur la discrimination systémique s’étaient seulement donné la peine de comprendre ce que ça veut dire, ils se seraient volontiers ralliés à cette idée.

jeudi 17 août 2017

Déconstruire les catégories

Je regardais une conversation sur facebook. Je pense que c’est partie d’un article à propos de la demisexualité, c’est-à-dire le fait pour une personne de ne pas être asexuelle mais de ne ressentir le désir que pour quelqu’un avec qui elle a développée une très forte relation émotionnelle. Bref, quelqu’un qui n’a pas autant de libido qu’une personne moyenne mais n’est pas non plus asexuelle. Les réactions dans les commentaires à cet article tournait autour de:
«Mais on est-tu vraiment obligé de donner un nom spécifique à ça? D'étiqueter les gens selon les moindres nuances de leurs préférences sexuelles?»
En fait, je suis d’accord avec cet objection. L’affaire, c’est que je ne la vois pas vraiment comme une objection…

Mais avant de vous expliquer ça en détails, je voulais juste expliciter l’autre opinion car elle est loin de m’apparaître stupide. L’idée c’est qu’en ayant justement une étiquette pour se désigner soi-même d’une manière qui nous semble plus approprié que l’étiquette qu’on nous imposait jusque là, on se sent moins anormal et c’est l’fun, d’où la nécessité de multiplier les étiquettes. Je suis d’accord avec ça! Et c’est justement là que je voulais en venir parce que ces deux opinions ne sont pas des contraires pour moi. 

J’ai fait un dessin pour expliciter mon propos:


Mon idée c’est que le but ultime est bel et bien l’abolition de ce genre d’étiquette réducteur, mais que la multiplication continuelle de ces catégories est le chemin nécessaire vers cette déconstruction.

Par exemple, avant on avait les hommes et les femmes. Être aux femmes faisait alors partie de la définition d’être un homme. On a ensuite inclut les orientations sexuelles dans nos catégories, puis on a dit que certains pouvaient avoir les deux orientations, ou aucune, que certains pouvaient se sentir de l’autre sexe, etc. Et, comme on était habitué d’avoir des identités sexuelles, plutôt que d’abolir notre système binaire initial, on lui a ajouté de nouvelles identités pour toute ces variations.

Ainsi, plutôt que de se sentir une marginalité, voire une anomalie, au sein d’un grand groupe, l’un peut se voir comme la norme d’un plus petit groupe. Éventuellement, cette idée de groupes et, surtout, de normalité, devra être abandonnée. Quand on arrivera au point où chacun sera l’unique représentant de sa propre catégorie, on pourra juste renoncer à l’idée de tout classer comme ça.

La pente glissante c’est que, inconsciemment, en tentant de procéder à une réelle déconstruction des catégories, on ne fasse que toutes les fusionner en une unique supercatégorie. Cette manoeuvre serait alors pratiquement un retour au point de départ. C’est-à-dire que les marginalités au sein de cette catégorie perdraient de leur poids, et que les nouveautés redeviendraient des aberrations. Bref, on retomberait dans une dualité simpliste entre le normal et l’anormal.

La déconstruction ultime se doit donc d’affermir ses principes solidement. On doit réellement être rendu à un stade où le système de classement est si complexe qu’il devient plus simple de prendre pour acquis que chacun est unique plutôt que demander à quelqu’un son étiquette. Donc, de multiplier les catégories et les axes sur lesquels on peut avoir des catégories, est le bon chemin.. En attendant, on peut commencer par abolir les catégories de ce genre dans nos documents officiels par exemple, mais continuer d’accepter que tant que les gens s’obstinent à nous classer dans leurs grosses catégories qui ne nous ressemblent pas, le mieux à faire est de leur opposer nos petites catégories marginales.

vendredi 23 juin 2017

Le fardeau de l’homme blanc

Petite histoire:
Un jeune roi vivait dans un château. Il avait de beaux vêtements, mangeaient de somptueux repas, dormait dans un immense lit, et des dizaines de serviteurs étaient à sa disposition. Mais il était malheureux. Il aurait aimé devenir troubadour, partir en voyage et chanter des chansons dans toutes les auberges du monde. Il aurait voulu pouvoir se marier par amour plutôt que d’épouser la princesse du royaume voisin. Souvent, il enviait les paysans, se disant qu’ils étaient chanceux de pouvoir faire ce qu’ils voulaient de leur vie. Ils trouvaient aussi ses vêtements royaux trop chauds, et aurait voulu se promener torse nu comme les paysans. 


Dans cette histoire, on a quand même un peu de difficultés à avoir pitié du roi. On comprend que c’est plate et que ses revendications sont légitimes, il devrait pouvoir avoir le métier qu’il veut et ne pas être marié de force à une inconnue, mais ça reste quand même un roi. Les paysans troqueraient volontier leur vie miséreuse pour sa condition. Ce que je voulais montrer ici c’est qu’il y a toujours des désavantages à être privilégié. Un système d’oppression n’est pas toujours tout rose pour ceux qui se retrouvent en haut, même s’ils sont indubitablement en meilleur posture que les opprimés.

Le principal désavantage d’être dans la classe des dominants c’est que vos pairs et vous ne formerez pas un groupe solidaire, uni dans leur empire du mal, qui opprime collectivement les inférieurs mais en partage les bénéfices entre eux de façon juste et égalitaire. Oh non. Tant que les inférieurs restent à leur place, les dominants sont perpétuellement dans une compétition féroce et malsaine pour savoir qui est le plus dominant, le mâle alpha, le roi des rois, chacun luttant au détriment de tous les autres pour s’élever au sein de cette infâme hiérarchie. Et, les critères pour établir le rang de chacun seront généralement basées sur qui répond le mieux aux attributs qui définissent le groupe. Quel homme est le plus viril? Quel riche a le plus d’argent? Quel noble a le plus de sang bleu?

Et cet état de fait aura aussi un impact sur la façon dont seront traités les groupes opprimés par la classe dirigeante. Selon le contexte et l’époque, on encouragera soit de se montrer impitoyable envers les opprimés – et le contraire serait alors qualifié de faiblesse, de sensiblerie ou d’être soi-même secrètement un membre de ce groupe – soit, à l’inverse, d’être bon envers ces misérables inférieurs, d’être supérieur mais sans se montrer tyrannique, par exemple la galanterie pour les hommes et la philanthropie pour les riches. Mais dans les deux cas, ce sera toujours pour affermir sa position et jamais pour être plus égalitaire. Car cette course à la chefferie se fait toujours au détriment des classes inférieurs.

Ainsi, si l’on s’attend à ce qu’un riche donne à la charité, il doit faire cela en ayant les moyens de continuer de mener sa vie d’opulences et d’excès. De donner aux pauvres n’est qu’une façon de plus d’étaler sa richesse; on ne respectera pas un riche qui a une voiture modeste ou qui ne peut aller au golf parce qu’il a trop dépensé dans les œuvres de charité. Même chose pour la virilité, même si c’est un peu plus subtil. On tolérera d’un homme hétérosexuel qu’il assume des aspects de lui qui sont traditionnellement associés à l’homosexualité ou à la féminité, mais seulement sous le motif qu’il est «tellement confiant d’être hétéro» ou qu’il a un tel succès avec les femmes, qu’il peut se le permettre.

Dans certains contexte, les dominants vont dénoncer les écarts de leurs pairs afin de s’élever au-dessus d’eux, mais dans d’autres, lorsqu’ils sentent que ces comportements compromettent le statut de leur caste en général, ils vont plutôt forcer ces déviants à revenir dans le droit chemin ou les condamner à mort pour abomination. En fait, si l'on se réjouit lorsque nos pairs échouent cette course à la dominance, on sera très agressif envers ceux qui semblent juste ne pas vouloir y participer. Ça survient surtout si c’est un groupe dans lequel on naît. Ces gens qui, par leur seule existence, floutent la frontière entre l’élite et les inférieurs, ou relativisent l'importance de cette course au prestige, trahissent leurs pairs et remettent en cause la légitimité de leur pouvoir, doivent être éliminés. Ainsi, les dominants doivent bien souvent se surveiller.

Souvent aussi, leur état de créature sacrée les empêchera de s'adonner à certaines activités indignes de leur condition ou qui seraient vues comme une profanation d'eux-mêmes. Ainsi, si l'on hésite pas à euthanasier un vieil animal souffrant lorsqu'on ne peut plus le sauver, en arguant très justement que c'est la chose humaine à faire, on ne laissera pas un humain dans la même situation s'en aller dans la dignité; il devra endurer une lente agonie au nom du caractère sacré de la vie humaine.

Autre inconvénient : au niveau historique. On dit souvent que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Ainsi, les groupes historiquement opprimés sont sous-représentés parmi les personnalités historiques connues, c’est un fait. Le palmarès des plus grands êtres humains de l’Histoire est un boysclub très sélect et très pâle. Mais, quand on y pense, ce n’est pas juste avantageux. De nos jours, on est plus sensible à l’oppression et à son histoire, et on raconte le passé en conséquence. Ainsi, d’être un homme blanc hétéro cisgenre anglophone c’est être, historiquement, dans l’équipe des méchants. C’est d’être un méchant par essence. Ce n’est pas une image positive, agréable, à laquelle être associé. Ce n’est pas une belle expérience que de grandir en se faisant faire sentir coupable d’être né.

Dans le même ordre d’idées, je trouve dommage que le mot «féministe» soit positif et «masculiniste» négatif. Que ce dernier se soit associé à une lutte pour restaurer les privilèges masculins et vaincre un matriarcat imaginaire. J’aurais aimé que les deux mots signifient la même chose mais sous une perspective différente. Que le masculinisme ait pour but d’abolir le patriarcat afin que les hommes cessent de vivre sous le fardeau de tout ce qu’on exige de ceux qui sont nés dans le groupe dominant.

Car ce que ces masculinistes n’ont pas compris, c’est la même chose que ce qui échappe aussi au roi de mon histoire. Les désavantages dont ils sont victimes ne sont pas le fruit d’un système qui est bâti contre eux, mais d’un système qui est construit pour eux. Ces inconvénients ne sont que le revers naturel des privilèges dont ils bénéficient malgré eux. Ils ne sont pas le fruit du féminisme mais du patriarcat. La meilleure façon de s’en émanciper est donc de s’allier à la cause pour l’égalité et la déconstruction des catégories. On cessera d’exiger des hommes qu’ils soient «hommes» lorsque ce ne sera plus perçu comme un défaut que d’être une femme, et encore plus lorsque ce ne sera plus important d’être homme ou femme.

Alors, oui, dans un contexte où l’on dénonce de plus en plus les injustices que subissent les groupes opprimés, ce peut être frustrant de sentir que l’on minimise l’importance des désagréments qu’il y a à faire partie du groupe des dominants, mais c’est un faux dilemme puisque les deux découlent du même système.

samedi 29 octobre 2016

Procès animalier

On en a suffisamment entendu parler, je vous l’accorde. Mais je voulais profiter du fait que le sujet commence à s’épuiser pour vous exprimer mon opinion sur la situation des pitbulls. Je m’excuse d’avance pour ceux qui sont tannés. J’ai d’autres billets peut-être plus intéressants qui s’en viennent. On va dire que j’ai attendu à la toute fin pour discuter de cette opinion justement parce que je voulais être certain d’avoir bien entendu tous les points de vue. Afin d’y voir plus clair, décortiquons un peu la problématique. Différents droits y sont impliqués:
  • La sécurité des gens;
  • Le désir de choisir un pitbull comme animal de compagnie (plutôt qu’une autre sorte de chien);
  • Le droit d’aimer et de vouloir conserver un animal de compagnie qu’on a déjà (et qui s’adonne à être pitbull);
  • Les droits des pitbulls eux-mêmes (d’être vivant, de se promener dehors, de ne pas être muselé, etc.);
  • Le désir de préserver la souche pitbull pour des raisons patrimoniales ou écologiques.

Lorsqu’il est question des droits des animaux, puisque c’est un sujet sur lequel nous ne sommes tous malheureusement pas encore d’accord, je dis souvent que l’on pourrait au moins reconnaître les droits des humains par rapport à ça. Dans ce cas-ci par exemple, on peut reconnaître que certaines personnes aiment leurs animaux de compagnie et qu’ils sont importants pour eux. On peut aussi reconnaître que certains veulent vraiment se doter d’un pitbull. Donc, si on se contente de mettre dans les balances ces deux droits là, versus le droit du reste des gens d’être protégés contre un animal présumément dangereux…

Mais avant de poursuivre, je me dois de faire une digression par rapport à la dangerosité des pitbulls. Les informations qui nous ont été fournies à ce propos sont-elles réellement suffisantes et fiables? Les données disent-elles ce qu’on prétend leur faire dire? Des facteurs comme, par exemple, le fait que ce type de chiens est plus souvent choisi par certains types de personnes qui sont elles-mêmes plus enclines à le maltraiter ou l’entraîner comme chien de garde ou de combat, influencent-ils l’agressivité du chien davantage que ses prédispositions biologiques? Les médias, lorsqu’ils choisissent de documenter une attaque de chien, le font-ils plus souvent lorsque le chien est un pitbull? Et, ne nomment-ils la race du chien que s’il s’adonne à être pitbull? Ont-ils tendance à qualifier un chien de pitbull alors qu'il ne l'est pas? Existe-t-il des études sérieuses sur le sujet? Les utilise-t-on? Les questions de ce genre n’ont, à ma connaissance, pas obtenu les réponses qu’elles méritaient.

Certains s’offusquent lorsque l’on compare cette situation à du racisme, arguant que c’est un terme qui ne peut s’appliquer qu’aux humains et qu’il est offensant ou absurde de l’utiliser pour une situation impliquant des animaux. Et pourtant, l’analogie me semble tout à fait valide (mais c’est probablement parce que je ne crois pas que les humains soient magiques). Nous sommes devant un cas où des gens manifestent de la peur et de la haine envers les membres d’un groupe construit à partir d’une corrélation entre des caractères visibles, des caractères comportementaux et une origine biologique… C’est pratiquement la définition même du racisme. Maintenant, le racisme envers une race de chiens est-il scientifiquement plus valide que celui envers un groupe d’humains? C’est fort possible. C’est-à-dire que, considérant la genèse des races de chiens, les corrélations ainsi présumées risquent d’être plus fortes… mais le raisonnement n’en demeure pas moins fallacieux, et les données scientifiques demeurent lacunaires. Comme j’ai dit, il faudra répondre à certaines questions factuelles avant d’affirmer ce genre de choses. Mais le fait est que, dans sa forme, le raisonnement est exactement le même que celui du racisme envers un groupe humain. Donc la comparaison est loin d’être farfelue.

Donc, supposons -- pour l’exercice de réflexion -- qu’il existe un animal vraiment dangereux dont beaucoup de gens aimeraient faire leur animal de compagnie, que fait-on? Si l’on fait abstraction des droits animaux eux-mêmes et que l’on focalise sur les humains, je dirais que la situation est analogue à celle de quelqu’un qui voudrait porter un kirpan ou avoir une arme à feu chez lui: il nous faut trouver un accommodement raisonnable. Donc les restrictions sur la longueur de la laisse ou le muselage entrent dans cette catégories de mesures: Elles permettent de trouver un compromis pour que l’un puisse avoir ce qu’il veut sans compromettre la sécurité d’autrui.

Mais une différence majeure entre un fusil d’épaule ou un couteau sacré et un animal est que ce dernier est un être sentient. Il a lui-même des besoins qu’il faut inclure dans l’équation avec les besoins de l’humain de l’avoir pour compagnon ou de s’en protéger. Ainsi, si les mesures requises pour éviter que l’animal ne soit dangereux, font en sorte que ce dernier ait alors une qualité de vie inférieure à celle qu’il aurait eu si on l’avait laissé à sa situation initiale (par exemple, s’il s’agit d’un animal exotique, on peut comparer sa vie dans son habitat naturel à celle dans un vivarium) on peut calculer que la chose éthique à faire serait de ne tout simplement pas en faire un animal de compagnie. Et, étant donné que l’on fait une généralité, il faut nous demander aussi si le préjudice qu’il subit en étant présumé dangereux est supérieur à celui subi par les victimes potentielles de sa dangerosité en rapport avec le niveau de probabilité qu’il soit effectivement dangereux, et si l’on ne pourrait pas évaluer individuellement son indice de dangerosité. Bref, si les pitbulls qui attaquent ne représentent qu’une infime minorité des pitbulls et qu’un pitbull spécifique a été évalué par un éthologue comme étant à faible risque d’avoir un comportement dangereux, il n’y a pas lieu de le museler.

Il existe une autre nuance que j’aimerais faire. Si l’on se doit effectivement de ne pas porter préjudice aux êtres sentients qui existent dans le moment présent, nous ne sommes pas tenus de faire naître ceux qui pourraient naître dans un instant futur. Donc si, par exemple, on découvrait que telle souche d’animal de compagnie est effectivement dangereuse, la chose éthique à faire, d’après moi, serait de continuer de bien traiter les individus vivants mais d’empêcher de nouveaux individus d’arriver à l’existence (en stérilisant tous les membres du groupe). Et attention, des mesures prises qui se voulaient aller dans ce sens négligeaient de considérer leurs propres répercussions sur les vivants. Par exemple, d’autoriser ceux qui ont un pitbull à garder leur animal mais d’interdire à quiconque d’en adopter un nouveau n’aura pas d’impact que sur les futurs individus à naître. Les vivants qui se trouvent en ce moment dans des refuges ou chez des éleveurs sont condamnés à mort.

En éthique animale cette idée est appelée l’extinctionnisme. La position selon laquelle la chose éthique à faire avec les animaux d’élevage (et, pour certains, avec tous les animaux) serait d’offrir une belle vie à ceux déjà en vie, mais de mener progressivement ces espèces à l’extinction via une stérilisation systématique. On pourrait arguer que, pour des raisons écologiques ou au nom du patrimoine biologique de la Terre, ce ne serait pas correct, mais ce serait faire fi de l’origine réelle de tous nos animaux d’élevage. Que ce soit les races de chiens, de vaches, de poules ou de porcs, ce sont toutes des créations artificielles. Des créatures forgées par des millénaires de croisements sélectifs jusqu’à ce que l’on obtienne des individus déformés pour mieux répondre à nos besoins mais incapables de survivre par eux-mêmes. Toutes les races de chiens, que ce soit le pitbull, le St-Bernard ou le chihuahua, sont des loups gris qui ont été altérés pour nos désirs esthétiques. Nous n’avons pas pour devoir écologique de préserver ces formes aberrantes. Donc, je ne vois rien de mal à ce que l’on prône l’extinction d’une souche d’élevage, que ce soit les pitbulls ou une autre, en autant que les individus déjà vivants n’en pâtissent pas. Je pourrais toutefois souligner l’arbitraire de la situation s’il n’y aucun argument logique pour éteindre une lignée plutôt qu’une autre.

Voilà. Je vous ai entretenu de mon opinion sur ce sujet parce qu’il impliquait les droits des animaux et que c’est une cause qui me touche, mais je suis bien conscient qu’il doit surtout sa popularité médiatique à un populisme détestable qui gangrène malheureusement notre ignoble classe politique. Les pitbulls ne sont que des boucs-émissaires que nos bons élus diabolisent dans le seul but de nous faire croire qu’eux-mêmes servent à quelque chose. Comme d’habitude, ces individus méprisables fabriquent un problème à partir de faits divers éparses, misant sur la peur et l’ignorance des gens, puis s’érigent en sauveur en nous présentant une solution aussi absurde qu’inutile. Pathétique. Et, en voyant quelle importance médiatique on accorde à ce sujet, je ne peux pas non plus m'empêcher de souligner l'incohérence entre notre souci de l'espèce canine et notre indifférence face au sort des animaux qu'on peut changer en viande. Je pense que l'on va probablement accorder le droit de vote aux chiens avant de reconnaître que les vaches peuvent souffrir.

dimanche 6 septembre 2015

Féminisme et climatisation

Il fait très chaud chez moi aujourd'hui, vraiment très chaud. Alors... permettez-moi de vous parler de climatisation. En fait, je vais vous parler du sexisme dans la climatisation des lieux de travail. Le sujet est tiré d'un article du Washington Post qui a ensuite été relayé par Judith Lussier du journal Métro. Le problème présenté est le suivant:
«So there you have it: the gender divide, thermostat edition. All these women who actually dress for the season — linens, sundresses, flowy silk shirts, short-sleeve tops — changing their wardrobes to fit the sweltering temperatures around them. And then there are the men, stalwart in their business armor, manipulating their environment for their own comfort, heaven forbid they make any adjustments in what they wear.»

Donc le sexisme réside dans le fait que la température ambiante des bureaux est ajustée de façon à ce qu'on y soit confortable en portant ce que les hommes y portent habituellement (un suit à cravate) et pas les vêtements portés habituellement par les femmes (vêtues pour la saison). Je voulais vous parler de cette situation parce que, pour moi, c'est un cas typique de ceux qui mériteraient une approche un peu plus «antisexiste» que «féminisme», c'est-à-dire plus axée sur la déconstruction des genres que sur l'amélioration de la condition féminine.

D'abord on perçoit tout de suite que cette situation dénonce plus un inconfort qu'une véritable oppression... mais, pour moi, cela ne la rend pas sans importance pour autant. Je pense qu'il faut prendre conscience de toutes ces situations du quotidien où les gens sont soumis à des contraintes ou des frustrations à cause de leur sexe ou d'une autre catégorie sociale. C'est important parce qu'il n'y a rien qui justifie cela. C'est comme à l'époque où les Américains forçaient les Noirs à s'asseoir au fond de l'autobus: c'est une situation anodine, comparée à l'esclavage ce n'est qu'un léger désagrément, mais ça n'a rien de légitime et ça maintient en vie un cloisonnement néfaste et arbitraire entre des catégories de personnes. Donc c'est sûr qu'avoir froid au bureau est moins pire que de ne pas avoir le droit d'avoir un bureau ou un emploi rémunéré, mais ça mérite quand même que l'on réfléchisse à cette situation. Pour moi, en matière de discrimination, il n'y a pas de problème qui soit insignifiant. 

Ce que je trouve intéressant dans ce problème c'est qu'on nous le présente ici comme une bavure du patriarcat envers les femmes... alors que ce sont les hommes qui en sont les vraies victimes! Je m'explique: dans un contexte formel, une femme possède une grande liberté vestimentaire. C'est sûr qu'elle se doit d'être habillée propre, mais elle a accès à des vêtements et des chaussures variés, tant dans leur esthétique que dans leur adaption à la température. Un homme n'aura pas ce pouvoir. Il devra toujours porté un suit chaud avec des pantalons longs et des chaussures fermées quelle que soit la saison. Conséquemment... lors d'un été caniculaire comme celui-ci, la différence de température entre l'extérieur et l'intérieur est trop significative pour qu'on y porte les mêmes vêtements, qu'on soit homme ou femme. Donc deux solutions:

  • Soit les femmes font comme les hommes et s'habillent plus chaudement même si c'est l'été, ce qu'elles ont déjà parfaitement le droit de faire.
  • Soit les hommes font comme les femmes, c'est-à-dire s'habiller de saison, ce qui serait le choix sensé et nous permettrait de monter un peu la température du thermostat... sauf que les hommes n'ont pas le droit de faire ça!


C'est là que réside le problème. Tout le monde est incommodé de la différence de température excessive entre le dedans et le dehors, mais si l'on ne mettait pas la climatisation aussi forte, les hommes seraient trop accablés par la chaleur et n'auraient pas plus le droit que maintenant de porter des vêtements de saison. Là au moins c'est égal: tout le monde doit s'habiller chaudement même en été. C'est parfaitement stupide, évidemment, et c'est très sain de dénoncer ça. Mais la solution n'est pas d'incommoder encore plus les hommes, en faisant en sorte qu'ils aient trop chaud à l'intérieur comme à l'extérieur, mais ce serait plutôt de leur donner à eux aussi la liberté de montrer leurs épaules, leurs mollets et leurs orteils lorsque c'est l'été. Voilà pourquoi je disais que c'était un problème avec une solution plus «antisexiste» que «féministe», on ne pense pas suffisamment à remettre en question les contraintes sociales auxquelles les hommes sont soumis, même lorsque le problème y tire manifestement sa source. Et pourtant, lorsque l'on est en face d'un désagrément plutôt que d'une oppression systémique, on ne devrait pas s'empêcher d'adopter ce genre de position.

Il y avait une autre perspective du même problème dans le Huffington Post. On y disait que, indépendamment des vêtements, à la même température, la femme aura légèrement plus froid que l'homme, études scientifiques à l'appui. À ce moment-là, oui, il va de soi qu'il faudra faire des compromis pour que chacun puisse ne pas trop être incommodé par la température... mais ça rend le problème des vêtements encore plus flagrant. Logiquement, ce sont les hommes qui devraient être habillés moins chaudement que les femmes puisqu'ils sont, en moyenne, naturellement plus enclins à avoir chaud.

Bref, quand on aura aboli le port obligatoire du suit à cravate pour les hommes (qui, pour moi, symbolise non seulement le patriarcat mais aussi l'ethnocentrisme occidental, puisque totalement inadapté à la chaleur des pays du sud) et que plus personne ne verra d’inconvénients à avoir un dîner d'affaires avec un homme vêtu d'une camisole, de shorts et de sandales, alors là, enfin, les gens pourront avoir un espace de travail dans lequel la température ambiante sera agréable.

lundi 13 juillet 2015

Être ce que l'on veut

Récemment, nous avons entendu parler de l'histoire de Rachel Dolezal, cette Blanche qui se faisait passer pour Noire. Cette personne était une grande militante dans la lutte contre le racisme, elle travaille dans une organisation pour les droits des Noirs qui, si elle n'exige pas explicitement une généalogie particulière, aime se doter d'une certaine diversité parmi ses membres.

Cette histoire m'a amené à réfléchir à plusieurs choses. En fait, je me suis interrogé sur les motivations possibles de cette personne. Pourquoi se faire passer pour Noire? Je me suis dit qu'il y avait deux possibilités. La première étant tout simplement que cette personne voulait occuper un poste dans une organisation militante antiraciste, parce que c'est une cause qui lui tient à cœur, et qu'elle craignait qu'on le lui refuse pour la seule raison de son origine ethnique. Certains pourraient voir ça comme de voler une place qui revenait de droit à une personne noire... De mon impopulaire point de vue antiprivilèges, il est tout à fait légitime de dissimuler la catégorie dans laquelle la société nous classe si l'on pense que l'on pourrait être discriminé pour celle-ci. Par exemple, quand je postule dans un cégep et que l'on me demande si je suis femme, autochtone ou handicapé, je coche toujours «préfère ne pas répondre». Je serais stupide de déclarer ouvertement être un homme en sachant que, même si les femmes sont majoritaires parmi les postulants, je passerais après elles à cause de mon entrejambes. Mais ce qu'il y a de particulier dans la situation de cette femme, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'usurper une catégorie pour avoir un poste, elle voulait un poste dans une organisation antiraciste. Elle tenait tellement à la cause contre le racisme envers les Noirs, elle voulait tant y participer, qu'elle s'est fait passer pour Noire pour ne pas être discriminée d'être Blanche... C'est comme ces hommes qui se sont déguisés en femmes pour participer à cette manifestation non-mixte organisée par les Hyènes en jupons, parce que la cause leur tenait à cœur. Il y a, je trouve, quelque chose de terriblement paradoxale dans cette situation...

Mais j'avais également une deuxième hypothèse à propos des motivations de cette personne. Peut-être s'est-elle fait passer pour Noire parce qu'elle se sent Noire. De la même façon que l'on peut se sentir de l'autre sexe, peut-être se sentait-elle d'une autre race. Elle serait alors une transraciale, une Noire dans un corps de Blanche qui a modifié son extérieur pour qu'il ressemble à ce qu'elle se sent être à l'intérieur. Je trouve ça vraiment intéressant comme phénomène. Pour moi, les races comme les genres, sont avant tout des constructions sociales. Des fictions mais qui ont été échafaudées sur des superficialités dans l'apparence physique des personnes. Ainsi, si, pour sentir qu'elle est elle-même, une personne sent qu'elle doit modifier son corps, elle devrait être libre de le faire et d'être du sexe ou de la race de son choix. Donc nier que cette femme soit Noire est aussi offensant que de nier, par exemple, qu'une personne transgenre soit du sexe qu'elle a choisit d'être.

Un de mes amis m'a parlé d'un autre phénomène semblable mais complètement différent en même temps... Je ne sais pas s'il me niaisait, s'il était lui-même victime d'un canular ou si ça existe vraiment. Les «trans-handicapés». Des personnes valides qui se sentent handicapés à l'intérieur et qui choisissent volontairement de se faire handicaper pour devenir ce qu'elles sentent être. Bon. La différence c'est qu'il ne s'agit plus seulement d'esthétique, l'individu se prive de certaines capacités dans le but d'entrer dans la catégorie sociale qu'il sent être la sienne. Comme j'ai dit, je ne sais pas si c'est vrai mais, ce que j'en pense, c'est que si ça l'est on devrait là aussi laisser les individus devenir ce qu'ils sentent être déjà.

Mais le fait est que s'il y a des trans et des cis c'est parce qu'il existe des frontières. Des enclosures entre des catégories sociales étanches que certains individus réussissent tout de même à traverser, parce qu'ils sentent qu'ils sont nés du mauvais côté de la clôture. Qu'est-ce que ça nous dit? Que des gens soient prêts à s'amputer d'un membre ou de subir une séries de chirurgies pénibles pour transformer leur physique afin d'être reconnus par la société pour ce qu'ils sont vraiment... Pourquoi? Mon ami qui m'a parlé des trans-handicapés a commenté ce fait par cette remarque sarcastique:
«Moi je suis dans un corps d'homme mais au fond je suis un hélicoptère... La société est obligée de le reconnaître et de l'accepter parce qu'aujourd'hui tout le monde peut être ce qu'il veut!»

Ce à quoi je répondrais: Oui! Oui et c'est merveilleux! Que l'on puisse être ce que l'on veut, traverser les frontières entre les catégories, c'est formidable. Mais... le vrai progrès sera accompli lorsque l'on aura réussi à faire éclater ces frontières. Quand il ne sera plus possible de se sentir intérieurement d'un autre sexe, race, culture, génération ou capacité, puisqu'il n'existera plus de telles catégories sociales pour classifier rigidement les citoyens. Quand il n'existera plus aucune forme de trans puisqu'il n'y aura plus de frontières à transgresser; se faire changer de sexe sera comme se faire teindre les cheveux. Là, rendu là, on pourra dire que chacun peut vraiment être libre de ce qu'il est. Et c'est vers ça qu'on devrait s'en aller selon moi. Pouvoir être ce que l'on veut.

mardi 7 juillet 2015

Regarder avec insistance

Un statut facebook récemment diffusé par l'humoriste Jean-François Mercier a suscité un tollé. Il y disait:
«La pensée du jour. S'habiller sexy et se déhancher de manière suggestive dans une discothèque pour ensuite se plaindre des regards insistants des hommes, c'est un peu comme manger de la crème glacée dans un village éthiopien et de dire : "Coudonc calice, pas moyen de manger un cornet icitte sans se faire regarder!"»

Les réactions n'ont pas tardé à fuser, autant pour s'insurger contre de tels propos que pour les défendre. Alors je me suis dit ici que j'allais essayer d'analyser la situation pour faire comprendre aux deux parties ce qu'ils ne semblent pas comprendre de l'opinion de l'autre.

La raison principale de pourquoi un commentaire de la sorte est inacceptable, c'est parce qu'il s'inscrit dans un type d'argument qu'on appelle le slut-shaming. Comme, par exemple, de dire qu'une femme qui se fait violée est à blâmée de son sort puisqu'elle s'habillait trop sexy. Évidemment, l'humoriste ici n'est pas allé aussi loin, il n'a pas parlé de viol, juste de regard. Au fond, il n'a rien dit de si choquant. Mais c'est la similitude avec cet argument, et la pente glissante qui semble y mener, qui rend son propos déplacé.

Mais justement, un autre point de mécompréhension semble résider dans cette nuance subtile entre deux actions, apparemment semblables, mais entre lesquelles existe pourtant la ligne de partage entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Je parle de la distinction entre:
  • Regarder quelqu'un,
  • Regarder quelqu'un avec insistance,

Ça semble la même affaire, mais ça ne l'est pas du tout. Je vais faire une analogie. Je n'aime pas trop celle de la crème glacée employée par l'humoriste, alors je vais en faire une autre, sûrement de tout aussi de mauvais goût, mais que risquent de comprendre les gens concernés. Imaginons quelqu'un qui s'achète une belle voiture de luxe et qu'il l'entretient soigneusement. On peut supposer qu'il sera content d'attirer les regards. C'est sans doute ce qu'il recherche, la raison pour laquelle il s'est acheté un tel véhicule. Mais, si des gens tournent autour de sa voiture dans le stationnement, en s'en approchant beaucoup trop, et en restant là beaucoup trop longtemps, ne serait-il pas normal qu'il s'inquiète qu'on la lui vole ou qu'on la vandalise? Et, s'il se fait suivre en voiture sur une longue distance par un fan de son auto, ne serait-il pas normal qu'il soit inquiet pour sa sécurité? Et est-il obliger de laisser n'importe qui conduire sa voiture juste parce qu'il le lui demande? Évidemment que la fille qui se met belle, qui sort dans les bars et qui danse sensuellement veut se faire trouver belle. C'est normal et il n'y a rien de honteux là-dedans. Mais ça ne veut pas dire qu'elle veut se faire dévisager par un creep pendant des heures ou se faire dire des remarques déplacées.

Par ailleurs, je pense que c'est important de souligner que si, moi, je trouve que la tenue de telle personne est sexy et aguichante, ça reste subjectif. Ça ne veut pas nécessairement dire qu'elle-même voit son propre habillement de la même façon. Même chose pour sa façon de bouger soi-disant suggestive. Peut-être qu'elle aime s'habiller ainsi, sortir avec ses amies et danser. Je n'ai pas à présumer de ses intentions. Et, si cette jeune femme précise qu'elle est incommodée par tous ces regards insistants, je n'ai pas à m'imaginer qu'au fond elle pense le contraire. J'ai l'impression que plus la fille est belle, et plus facilement on aura tendance à qualifier son habillement ou son attitude comme «aguichant».


Bon. Maintenant j'aimerais expliquer l'autre versant de la médaille: Quelle est cette émotion dans le commentaire de l'humoriste et que d'autres semblent partager? Je parle de cette colère envers les femmes sexys. D'où vient-elle? Je pense que cette phrase humoristique que j'ai lue dans un mème sur facebook résume très bien la cause de leur frustration:
«The only difference between creep and romantic is if the guy is attractive.»

Ce n'est évidemment pas vrai; c'est de l'humour. Comme je l'ai dit, il y a une distinction entre «regarder» et «regarder avec insistance» qui ne dépend pas du fait que le gars soit attirant. Mais le fait est que certains ont vraiment l'impression que plus le gars est moche, et moins longtemps son regard ne peut durer avant d'être considéré «avec insistance». Même chose pour le fait d'essayer de crouser et de se faire dire que l'on fait une remarque déplacée: si l'autre te trouve attirant physiquement, tu peux dire pas mal d'affaires déplacés avant d'être vraiment considéré comme déplacé. Cette frustration du gars qui ne pogne pas, parce que trop moche ou parce qu'il ne sait pas crouser, est reportée sur la fille parce que le gars a l'impression qu'elle est intolérante envers lui juste parce qu'il est moche. Une sorte de discrimination, finalement, qui le priverait de son droit inaliénable de crouser une fille cute.

En ce qui me concerne, je pense qu'il n'y a rien de mal à essayer de courtiser une personne qui nous attire, même si elle est vraiment trop belle pour nous, il faut juste ne pas trop insister et savoir se retirer quand elle nous a clairement manifesté son désintérêt. C'est peut-être ça aussi le problème: ces gars ne savent pas suffisamment bien interpréter et comprendre les signaux de «ça ne m'intéresse pas» et continuent leur tentative de séduction ou leurs regards insistants au-delà de cette limite. Donc oui, dans certain cas – comme probablement celui du elevatorgate – la personne courtisée est peut-être trop prompte à crier à l'agression sexuelle en face d'une personne qui ne l'attire pas, mais bien souvent c'est peut-être juste que l'individu qui courtise n'a pas suffisamment porté attention aux rétroactions de celle qu'il convoite.

lundi 12 janvier 2015

Des incroyants qui s'ignorent

Suite à la tuerie au Charlie Hebdo, nous avons tous été choqués et troublés de voir que la liberté d'expression pouvait être ainsi attaquée par la violence et le meurtre, encore de nos jours, dans un pays occidental. Les commentaires sur l'événement ont rapidement saturé le web en allant dans toutes les directions. Outre les extrémistes de la droite qui se sont rapidement affairé à récupérer l'événement pour laisser sortir leur xénophobie, la plupart des gens ont plutôt manifesté leur solidarité face aux victimes en affichant le label «Je suis Charlie».

L'élément dont je voudrais discuté ici concerne l'opposition entre deux genres de discours spécifiques qui ont suivi l'événement dans les médias sociaux. Deux opinions en apparence contradictoire que j'ai vu diffusé par mes amis facebook ou sur des blogues que je suis. Il s'agit de:

  • A. Il ne faut pas faire d'amalgame. Les actions perpétrées ici ont été commises par des individus isolés et extrémistes. La majorité des musulmans n'a rien à voir avec de tels actes de violence.
  • B. L'islam est une idéologie violente par nature. Il suffit d'ouvrir le Coran pour constater à quel point certains passages incitent explicitement à la haine et à la violence envers les pécheurs, les païens et les blasphémateurs. Il est absurde de se leurrer en disant que la religion n'a rien à voir là-dedans.


Ces deux positions semblent antagonistes. Et pourtant, j'adhère pleinement aux deux. En fait, ce qu'il faut comprendre c'est que les musulmans modérés sont comme les chrétiens modérés ou tous les croyants modérés: ce sont des incroyants qui s'ignorent. Lisez les passages sanglants du Coran à un musulman peu pratiquant et il réagira de la même manière qu'un catholique moyen face à l'Ancien Testament: il sera choqué et s'en dissociera, ou essaiera tant bien que mal de trouver une façon tordue de réinterpréter ce passage de façon à le faire concorder avec ses propres valeurs et sa propre conception de Dieu.

En fait, comme je le disais auparavant, les gens continuent de s'identifier à leur religion natale plus par attachement à une identité commune, et par loyauté envers leur communauté d'origine, que par foi. Les modérés ne croient pas vraiment à la religion à laquelle ils disent croire. Ils ont une spiritualité personnelle, très librement inspirée de celle de leurs ancêtres, mais leurs valeurs progressistes et modernes n'ont rien à voir avec celles que l'on retrouve dans la Bible et le Coran. On peut dire qu'ils sont tout prêt de l'incroyance, à un pas de sortir de la religion. Ils ne sont simplement pas encore prêt à faire ce pas là et, comme ils ont de toute façon de bonnes valeurs malgré tout, je pense qu'il faut respecter ça. Les laisser s'émanciper eux-mêmes et à leur rythme de l'étiquette religieux dont ils se revendiquent mais qu'ils ont totalement vidé de son sens.

Bref, les attentats en question ont bel et bien été commis par des individus religieux au nom de leur religion, selon une interprétation tout à fait juste et cohérente des saintes écritures (c'est le second des dix commandements qui ordonne de ne pas représenter le divin et de tuer ceux qui le font*). Mais cela ne veut aucunement dire que les autres individus prétendant être de la même religion que ces dits individus adhèrent réellement et fervemment aux croyances religieuses de ces individus puisque croyances religieuses et appartenance religieuse sont deux choses.

Pour terminer, je voudrais juste revenir sur un autre élément de la campagne «Je suis Charlie». Quelque chose avec quoi je n'ai pas été à l'aise. Je n'ai rien contre le fait qu'un journal satirique publie des caricatures pour rire de la religion; au contraire! Mais que l'on se mette soudainement à diffuser à plus grande échelle (via les médias sociaux mais certains réclament aussi que tous les journaux fassent de même) lesdites caricatures par solidarité envers les dessinateurs assassinés... moyen. Je comprends que l'on veut montrer aux Talibans et autres fous de Dieu que l'on n'a pas peur d'eux, mais il y a des gens – les croyants modérés dont je parlais tantôt – qui pourraient en être offensés. Dans un journal satirique c'est ok, au pire ils ont juste à ne pas le lire! Mais sur tous les médias sociaux, ça peut devenir insultant. Donc c'est pas pour bâillonner la liberté d'expression ou parce qu'on n'a peur des extrémistes, mais peut-être qu'on devrait desfois essayer de ne pas insulter ou faire de la peine à toute une communauté juste parce qu'on est fâché contre une poignée d'entre eux. C'est pas fin.

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* Deutéronome 5:8

lundi 6 octobre 2014

Les contre-privilèges

Dans tous les contextes sociaux où existait une élite privilégiée, il y avait aussi des sortes de privilèges qui étaient l'apanage des pans non privilégiées de la société. C'est que ce que j'appelle les contre-privilèges. Leur principale caractéristique, les distinguant d'un simple privilège, est que leur raison d'être est justement la position d'infériorité - réelle ou présumée - dans laquelle sont positionnées ses bénéficiaires. Par exemple:



Certains de ces contre-privilèges sont plus légitimes que d'autres. Certains servent à offrir une maigre compensation, d'autres surcompensent, mais même lorsqu'ils sont symétriques, les contre-privilèges présentent le désavantage de maintenir la vivacité de la césure psychologique qui existe entre ses bénéficiaires et le reste de la société. Par exemple, en s'enregistrant comme Indien inscrit pour ne pas payer de taxes, une personne d'origine autochtone approuve tacitement son statut et consent d'une certaine façon au maintient de cette division et à son confinement dans une vieille catégorie. 

Évidemment, comme mon objectif est l'éclatement de ces catégories, je m'oppose fermement au maintient de ces privilèges. C'est pourquoi je trouve que, en général, certains partisans de l'égalité font fausse route en se laissant leurrer par l'appât que constitue les contre-privilèges qu'on leur donne. Comme s'ils se disaient «au moins, on a déjà ça de gagné» alors que, au contraire, ces soi-disant avantages sont un pas dans la mauvaise direction. C'est plus une défaite qu'une victoire.

Si j'étais une femme, je refuserais qu'un homme paye mon repas pour moi. Si j'étais autochtone aux yeux de la loi, je paierais mes taxes. Pas seulement parce que je trouve injuste d'avoir droit à ce privilège, mais aussi à cause du raisonnement qui lui est sous-jacent. Si l'homme paye pour la femme, originellement c'est parce que l'on prend pour acquis que lui doit pourvoir et que elle ne peut être financièrement autonome. C'est plus insultant qu'avantageux.

Il y a un contre-privilège en particulier dont je ne sais que penser, je crois que je le trouve absurde en fait. C'est celui d'avoir l'exclusivité d'être victime de discrimination. C'est-à-dire que, pour certains, non seulement un homme Blanc hétéro n'est jamais victime d'aucune sorte de discrimination, mais il ne le peut pas puisque le racisme serait par définition une discrimination faite à l'encontre d'un non-Blanc, et le sexisme une discrimination envers les femmes (misogynie). Évidemment, je n'aime pas surtout parce que je privilégie la définition large de ces termes («croyance aux races» et «confusion entre genre et sexe») et que, contrairement à des mots comme «misogynie», «homophobie» ou «antisémitisme», le terme n'a rien dans ses racines qui spécifie la direction que doit prendre la discrimination désignée, mais aussi parce que je trouve ce contre-privilège plutôt ridicule et même nuisible. Comment peut-on rester cohérent en disant qu'une même action est mal lorsqu'elle est faite par le groupe A sur le groupe B mais correcte lorsque faite par le groupe B sur le groupe A? Et, même si le groupe historiquement privilégié ne subit toujours que de petites discriminations insignifiantes – souvent le simple revers de contre-privilèges – les dénoncer ne serait-ce pas une bonne façon d'aider les gens de ce groupe à se sentir concernés par la lutte contre la discrimination?

Bref, on devrait s'opposer aux contre-privilèges exactement de la même façon que l'on s'oppose aux privilèges. D'autant plus qu'ils sont moins utiles pour ses bénéficiaires que pour ceux qui aimeraient les voir maintenus dans leur position d'infériorité. Mais il faut aller plus loin et faire disparaître jusqu'aux catégories sur lesquelles se fondent privilèges et contre-privilèges. Imaginez un monde dans lequel il y a des toilettes pour les roux et d'autres pour les châtains. Un monde où les personnes aux yeux bleus ne payent pas d'impôt. Un monde où c'est la personne la plus lourde dans un couple qui doit payer le repas à l'autre. Un monde où les bars offrent des shooters à moitié prix pour les gens de groupe sanguin O. C'est absurde, non? Oui, nous sommes absurdes.

dimanche 27 avril 2014

Antisexisme et séduction

Je vous ai déjà expliqué que mon antisexisme autorisait tout à fait l'existence des orientations sexuelles. C'est-à-dire, que même s'il prône la déconstruction des identités collectives associés aux genres et aux orientations, ainsi que de tous les stéréotypes qui en découlent, il ne force pas la pansexualité. Nous avons tous nos préférences et ça adonne qu'elles sont souvent corrélées avec des ensembles tels que le sexe de la personne (mais souvent aussi, son âge et, pour certains, son origine ou son poids). Ce n'est donc pas nécessairement de la discrimination, ça peut être de simples préférences qui peuvent ou non être elles-mêmes conditionnés par un environnement culturel discriminateur, sans que l'individu ne le soit.

Ceci étant dit, si j'accepte que l'individu puisse avoir des préférences sexuelles sans le condamner et le traiter de sexiste, qu'en est-il de l'autre moitié de la situation? Qu'en est-il du fait de se conformer soi-même à un idéal de beauté, issu d'une tradition sexiste, dans le but de plaire? Se conformer physiquement aux stéréotypes sexuels qui plaisent à ceux à qui l'on veut plaire, est-ce encourager la pérennité du sexisme? Par exemple, quand une femme se maquille ou s'épile, ou quand un homme fait de la musculation, sont-ils en contradiction avec mon idéal antisexiste?

En fait, il y a plusieurs nuances. On pourrait d'abord se demander combien de temps, d'argent et d'efforts la personne consacre à son apparence physique. Mais, on pourrait surtout nous demander quelle est sa motivation. Fait-elle cela pour se trouver elle-même belle et être bien dans sa peau? Fait-elle cela dans un contexte de séduction, pour plaire à une personne spécifique ou lorsqu'elle sort quelque part où elle est susceptible de faire d'agréables rencontres? Ou, fait-elle ça au quotidien, pour aller travailler ou juste pour aller se chercher une pinte de lait au dépanneur, parce qu'elle sent qu'elle est obligée pour répondre à une pression sociale?

La problématique dépasse largement le pouvoir de l'individu. Lui et ceux à qui il veut plaire ont subi un conditionnement culturel pour internaliser ces critères de beauté. On ne peut pas vraiment choisir de ne plus avoir ces critères, ils sont en nous, c'est trop tard. Et ce n'est pas grave dans les faits. Que la beauté soit définie selon tels critères plutôt que selon tels autres, c'est arbitraire de toute façon. Ça devient un problème de société lorsque les exigences minimales pour ne pas être considéré comme moche requièrent trop de temps, d'efforts et d'argent. C'est pour ça qu'il faudrait éviter de se lancer dans une sorte de «course aux armements» à ce niveau-là, car on fait à chaque fois remonter le seuil de beauté requis pour avoir la note de passage. Donc on devrait essayer de se trouver beau en s'arrangeant peu, et de n'investir beaucoup d'efforts dans son apparence que dans les contextes qui en valent vraiment la peine. Se plaire à soi, plaire à quelqu'un, ok. Chercher à plaire à «la société», c'est malsain et c'est renforcir cette pression sociale. Il faudrait aussi détruire à la source les éléments culturels qui érigent ces idéaux de beauté inatteignables; dans les médias par exemple.

Bref, plein de nuances. Mais ma question initiale était est-ce sexiste. Je reviendrai ultérieurement sur ma définition du sexisme, mais en gros je pense que l'on a tendance à trop souvent confondre sexisme et hypersexualisation, alors que ce sont pour moi deux problèmes distincts. On pourrait tout de même souligner qu'en ayant des critères de beauté différents pour les deux sexes, et en mettant beaucoup plus d'emphase sur l'apparence physique des femmes que celle des hommes, nos critères de beauté sont sexistes. On pourra dire que ce ne sera plus sexiste lorsque cette pression sera égale chez les deux sexes, et lorsqu'on reconnaîtra qu'il y a plusieurs formes de beauté, pas seulement une par sexe.

Enfin, je fais tout plein de digressions, mais si je réponds plus directement, à la question de savoir si un ou une antisexiste peut se conformer à des critères de beauté sexistes sans manquer de cohérence, je dirais oui. Chercher à répondre à des préférences sexuelles n'est pas plus sexistes que d'en avoir. Je pense que notre seul devoir à ce niveau serait de ne pas trop en mettre. Pour ne pas maintenir et renforcir les critères de beauté sexistes dont il est question.

dimanche 6 avril 2014

Dissimuler son racisme

Lorsqu'il est question de la présence de viande casher ou halal dans nos cantines et dans nos épiceries, beaucoup de gens s'insurgent en nous rappelant à quel point ce rituel est cruel envers les animaux. En effet, il paraîtrait que l'animal souffre davantage lors de cet abattage rituel. Et ici, au Québec, la cruauté envers les animaux c'est contre nos valeurs.

Je trouve toujours ça drôle de voir une personne non végétarienne, qui normalement n'en a rien à faire du bien-être animal, devenir soudainement une animaliste engagée lorsqu'il est question de viande halal. Habituellement, elle n'a aucun scrupule à manger les bêtes torturées dans les plus cruels des élevages intensifs, même qu'elle en consomme tous les jours, mais le label halal attise mystérieusement son indignation.

Même chose lorsqu'un macho de la pire espèce devient magiquement un ardent défenseur des droits des femmes lorsqu'il est question de la façon dont elles sont considérées par l'islam. Il n'hésitera pas à rappeler à quel point les femmes ont dû se battre pour acquérir leur égalité, et qu'il serait outrageant que tout cela ne se perdre parce que l'on voudrait accommoder certains immigrants beaucoup trop conservateurs.

Ou encore, quand je vois que des catholiques pratiquants qui, à propos du maire de Saguenay, disaient «laissez-le don faire sa petite prière», deviennent étrangement d'actifs militants pour la laïcité de l'État lorsqu'il est question du port du voile chez les fonctionnaires. En fait, les croyants ne se sont jamais autant prononcés pour la laïcité (et les athées contre) que depuis la sortie de la Charte péquiste.

Tout cela m'agace. Comme lorsque l'on gratte une fourchette sur une assiette. Qu'on instrumentalise comme ça de nobles causes qui me tiennent réellement à cœur, comme l'égalité des sexes, la laïcité ou les droits des animaux, pour dissimuler de façon très peu subtil un sentiment beaucoup moins noble… ça m'agresse.

Car oui, ce qui se cache derrière ce soudain engagement social est ce qu'on appelle communément du racisme, mais que le terme «xénophobie» décrit plus justement. Comme c'est tabou de nos jours de s'afficher ouvertement comme un xénophobe (heureusement!), il est devenu courant de dissimuler sa haine agressive envers les étrangers en la faisant passer pour un militantisme passionnel envers une cause progressiste. Évidemment, toutes les traditions sont sexistes, les autres comme la nôtre. Mais ici, le seul combat qui soit une guerre juste est celui contre le conservatisme, pas celui contre les étrangers. Ça c'est raciste.

dimanche 23 mars 2014

La gauche et moi

Je réfléchissais à la politique. Bien que je trouve l'axe gauche/droite extrêmement réducteur, je suis indubitablement de gauche. Toutefois, je suis bien conscient que je ne suis pas toujours à 100% d'accord avec ce que prônent les mouvements gauchistes. Par exemple, pour le cas de Poste Canada cet hiver. Je me suis donc demandé pourquoi. Manqué-je de cohérence? Il y a évidemment son côté un peu trop idéaliste et pas assez enclin aux compromis avec la réalité qui éloigne la gauche de moi, mais il n'y a pas que ça. C'est en réfléchissant plus à fond sur ce qui liaient les différentes situations où je ne suis soudainement plus de gauche, que j'ai compris ce qu'il en était. 

La droite, en politique, est une position que j'ai toujours eu beaucoup de difficulté à cerner. Souvent, j'ai l'impression que les droitistes font exprès de juste toujours choisir l'option la plus maléfique quel que soit le sujet, sans chercher à être en cohérence avec eux-mêmes. Ce n'est que récemment que j'ai compris que l'idéologie de la droite reposait sur une sorte de conception bizarre et presque «surnaturelle» de la liberté, combinée à une idéalisation et une naturalisation du statu quo et de la tradition. Mais dans la pratique, ce qui meut l'ensemble de la droite est surtout un désir pour une élite sociale privilégiée de conserver ses privilèges. Son vœu de laisser les choses telles qu'elles sont et de ne pas trop intervenir et légiférer, est fondé sur l'inavouable ambition de maintenir en vigueur une situation qui les avantage personnellement, et ce indépendamment des conséquences néfastes pour autrui. C'est compréhensible comme sentiment, quand on y pense. Ils sont en train de gagner la partie, ils ont probablement prévu d'avance plusieurs de leurs prochains coups, et on leur propose comme ça de changer les règles en plein milieu de la partie, ça ruine leurs projets.

Donc, c'est assez facile pour moi de comprendre pourquoi je ne suis pas de droite. Mais la gauche? En général, la gauche prône le changement, le progrès social, un monde plus juste. Sauf que parfois, l'équipe des gauchistes a d'autres motivations. Prenons, à titre d'exemples, quelques situations:



J'ai donc compris dernièrement pourquoi j'étais intuitivement opposé à la gauche dans ce genre de situations. Je ne sais pas pourquoi je n'y ai pas pensé avant, ça aurait dû m'être limpide lors de ma réflexion sur le féminisme puisque c'est exactement le même principe. En fait, la gauche ici fait la même chose que la droite: elle se bat pour le maintient de privilèges. La différence c'est que la droite défend ceux qui sont les plus privilégiés tandis que la gauche veut que ceux qui furent historiquement les plus opprimés (travailleurs, femmes, pauvres, minorités ethniques) puissent conserver le peu de «privilèges» qu'ils ont acquis. Ainsi, le combat entre la gauche et la droite n'est rien d'autre qu'une lutte de classes entre deux groupes qui se battent égoïstement pour leurs propres intérêts. Si la gauche semble plus juste, c'est simplement parce que ceux pour qui elle prend sont les moins privilégiés au départ.

Donc moi je suis antiprivilège (donc, de la vraie gauche). Je ne veux qu'aucune subdivision de la société puisse avoir des droits qui lui sont exclusifs, même si elle est moins avantagée sur d'autres aspects. Quand on privilégie l'un, on en discrimine un autre; forcément. Ce que je prône c'est l'abolition des privilèges et de la discrimination, et la suppression des catégories sociales sur lesquelles se fondent ces injustices. Voilà pourquoi je ne suis gauchiste et féministe que 90% du temps. Je ne veux pas participer à la lutte des classes, je veux abolir les classes.

dimanche 13 octobre 2013

Critique de la Charte péquiste

Apparemment que les gens ne sont pas aussi nombreux que je l'aurais crû à être contre notre nouvelle charte des valeurs chrétiennes québécoises. Je me suis dis que ça valait la peine d'expliquer clairement ma position à ce propos. En gros, je n'ai rien contre l'idée de créer une charte de cette sorte, c'est la façon dont cela a été fait qui m'irrite viscéralement. Sommairement, mon objection se résume en quatre points:
  • Elle ne règle aucunement les problèmes pour lesquelles elle a été créée;
  • Elle crée des problèmes qui n'existaient pas du tout avant sa création;
  • Elle est ethnocentrique;
  • Elle attise l'intégrisme au lieu de le neutraliser.

La raison pour laquelle le désir de créer une telle charte existait, c'était pour baliser les demandes d'accommodements religieux. Évidemment, ce problème à la base était une pure construction des médias et des politiciens. On a pris quelques anecdotes sans importance et on en a fait d'énormes scandales en utilisant l'insécurité identitaire. Cette tactique a particulièrement été efficace chez les gens qui, dans leur quotidien, n'ont jamais à fréquenter les gens de minorités religieuses, et donc qui sont plus enclins à se référer à l'image que leur envoient les médias pour se faire une idée là-dessus. Mais maintenant que ce problème fabriqué existe, il importe de le régler. Et il est vrai que d'adopter une posture claire sur le sujet permettrait de désembuer le flou qui entoure ces questions.

J'ai déjà exprimée mon opinion sur les «accommodements raisonnables». Pour moi, la religiosité d'une coutume n'a pas à être considérée, ni pour l'autoriser ni pour l'interdire. Ce qu'on doit mettre dans la balance c'est l'importance que ça a pour l'individu qui la pratique (peu importe que ce soit une tradition religieuse, culturelle, familiale ou personnelle) versus la nuisance potentielle que cette activité pourrait représenter pour autrui. Point. Je vous ai déjà aussi présenté un plan de charte des valeurs communes dans lequel je suggérais de simplement énoncer une série de valeurs (liberté, égalité, solidarité, relativisme culturel, art, science, environnement) accompagné d'une définition de notre conception de ces valeurs, et des incidences que cela aurait sur notre interprétation des lois. Une sorte de substitut de constitution ou de religion officielle mais en plus soft. Mais, finalement, j'ai été déçu de voir que la nouvelle charte ne ressemblait à rien de tout ça et n'était rien d'autre qu'un nouveau code vestimentaire pour la fonction publique, avec quelques ajouts ambigus dans la charte des droits et libertés.

D'ailleurs, je ne suis pas certains qu'ils ont vraiment réfléchis à fond à cet ajout. Le principe d'égalité homme/femme n'est pas partout en vigueur dans notre société et il pourrait en découler des incidences imprévues. Par exemple, les situations de sexisme léger envers les hommes tel que de leur refuser l'accès à un gym ou de leur charger un prix d'entrée dans un bar ou sur un site de rencontre auquel les femmes peuvent accéder gratuitement, vont directement à l'encontre de cette charte. Même chose si une piscine publique autorise les hommes à montrer leurs mamelons mais l'interdit aux femmes. D'ailleurs, comme elles sont employées de l'État, les sauveteurs femmes des piscines municipales auront-elles le droit de se voiler les seins, ou devront-elles les montrer comme leurs collègues masculins? Moi ça fait mon affaire qu'on abolisse tout sexisme, mais je ne sais pas si c'était prévu et si le peuple est prêt pour ça. Par ailleurs, pour moi d'introduire l'idée d'égalité des sexes n'a rien de nouveau et est tout aussi nébuleux. Concrètement, qu'est-ce que ça veut dire?

L'autre problème de cette charte c'est qu'elle crée une situation conflictuelle nouvelle plutôt que d'en régler une autre. À ce que je sache, personne ne s'était plaint que des fonctionnaires quelconques portent un foulard sur leurs cheveux. Ce n'était pas un enjeu à régler. Maintenant c'en est un. Des tensions élevées entre les partisans et les opposants de cette charte sont apparues. Même si c'est «pour le principe» qu'on voudrait que tous les employés de l'État soient vêtus de façon «religieusement neutre», le gouvernement devrait avoir la sagesse de ne pas focaliser sur les principes mais de se concentrer sur les conséquences. Dans la pratique, ces fonctionnaires voilées ou enturbannés ne causaient aucun mal, alors de nous mettre à dos une partie de la population juste pour une raison d'uniformité vestimentaire, ce n'est pas l'alternative la plus raisonnable. Par ailleurs, au Québec, on a nationalisé plusieurs choses (et, si on est intelligents, on va continuer de le faire) mais, ces fonctions n'en sont pas devenus pour autant des postes de «représentants de l'État». Un employé - qu'il soit au public ou au privé - ne demeure qu'un employé. Le commis de la SAQ et le commis du dépanneur ont des rôles analogues pour le citoyen. Même chose pour l'employé de la compagnie d'électricité par rapport à celui de la compagnie du câble. Pourquoi l'État interdirait au premier de porter un turban, mais interdirait à l'employeur du second de l'empêcher de porter un turban?

En plus, la principale conséquence sera probablement que beaucoup de femmes voilées vont choisir de rester à la maison plutôt que de travailler, se refermant encore plus sur leur famille et ayant donc moins de chance de quitter la religion. Est-ce vraiment un bon plan? Par ailleurs, si ce qu'on leur reproche vraiment c'est d'avoir des croyances intégristes, en quoi le fait de retirer leur voile ou de cesser de travailler les rendra moins intégristes dans leur croyance? À moins que ce que l'on souhaite secrètement c'est qu'elles quittent le pays? Ce qu'il faut comprendre c'est que le voile n'est que le symptôme d'un mal qu'on appelle l'obscurantisme. Interdire aux intégristes de se voiler, c'est comme interdire aux enrhumés d'éternuer. Ce à quoi l'on doit s'attaquer c'est la croyance elle-même, pas la pratique qui en découle (sauf lorsqu'elle est elle-même directement préjudiciable). Et on ne peut malheureusement pas interdire à quelqu'un de croire quelque chose. C'est par l'éducation qu'on lutte contre l'obscurantisme, pas par la coercition. Au contraire, ça lui donne du capital de martyre ce qui lui permet de se répandre davantage. Mais je suis d'accord pour interdire ces signes religieux pour les gens dans une situation d'autorité, de pouvoir ou d'influence; de façon à limiter la propagation de l'obscurantisme.

Finalement, ce que je reproche surtout à cette charte est son ethnocentrisme à peine dissimulé. Au sein des partisans de la laïcité existe une faction qui simule son désir de laïcité mais qui, dans les faits, prône le christianisme; cette charte s'inscrit dans ce courant. On utilise l'argument de vouloir une neutralité religieuse pour faire reculer les religions étrangères, mais on donne au christianisme toute sorte de passe-droits aussi illégitimes qu'arbitraires. Qu'on nous propose sérieusement et sans sourciller une charte sur la laïcité qui autorise la présence d'un crucifix au-dessus du trône du président de l'assemblée nationale. Sérieusement!? Qui autorise les conseils municipaux à réciter une prière avant chacune de leurs rencontres. Vraiment? Qui ne dit mot sur le financement des écoles religieuses et l'exemption d'impôts des clergés. Ce n'est pas important? Et de définir les signes ostentatoires d'une façon qui, comme par hasard, permet aux chrétiens de continuer de porter leurs croix autour du cou (sauf si elle est trop grosse… comme si ça existait de cette taille là) et qui interdit tous les symboles des autres religions. C'est même pas subtil. Le message c'est «Au Québec, on est catholique!» En tant qu'athée, ça me dégoûte.

J'ajouterais en terminant que je n'ai pas non plus aimé la campagne publicitaire autour de cette charte. Des slogans comme «On y croit!» ou «C'est sacré!» ne m'apparaissent pas correspondre tout à fait avec le principe de laïcité qui est, justement, une non-ingérence de l'État dans le domaine de la croyance ou du sacré.

Heureusement, Québec Solidaire a proposé une nouvelle charte qui ne présente pas ces problèmes. Mais bon, je sais déjà comment elle sera reçue. Mais bref, abolissons les écoles religieuses (point sur lequel la charte péquiste ne dit mot) et donnons aux générations suivantes une éducation laïque avec de belles valeurs. Enseignons-leur la pensée critique et, dans les cours de culture religieuse, renseignons-les sur les origines sociohistoriques des pratiques religieuses pour qu'ils aient une meilleure perspective là-dessus. Je suis sûr qu'on luttera ainsi beaucoup plus efficacement contre l'intégrisme.

samedi 9 mars 2013

Généraliser

Comme vous le savez, je m'oppose farouchement à toute forme de discrimination arbitraire. L'une de ses manifestations est ce que l'on appelle la généralisation. C'est-à-dire qu'à partir d'une ou de plusieurs expériences que l'on a eues avec un échantillon d'un groupe, on va présumer des choses sur l'ensemble du groupe. Souvent, ces généralisations se font sous l'influence d'un biais haineux ou phobique.

Évidemment, généraliser est nuisible lorsque notre échantillon n'est pas représentatif. Par exemple, si la personne qui m'a volé mon portefeuille avait une autre origine que la mienne, il serait absurde de considérer tous les gens de la même origine comme des voleurs. Mais même dans le cas d'une corrélation forte, généraliser n'est pas éthique non plus. Disons que j'ai devant moi un individu spécifique qui appartient à un groupe donné. Même si je sais que la majorité des membres de ce groupe ont telle particularité qui me déplaît, je ne dois pas prendre pour acquis que cet individu-ci l'a également. Je ne sais pas si l'individu qui se trouve devant moi est représentatif de son groupe ou s'il est au contraire l'exception à la règle. Conséquemment, il a droit au bénéfice du doute. Il n'a pas à payer pour d'autres que lui uniquement parce que je le classe dans la même catégorie qu'eux.

Ça c'est mon opinion de départ. Qu'on ne doit jamais avoir recours à une généralité, surtout lorsqu'elle est haineuse ou pénalisante. Mais, suite à une discussion que j'ai eue récemment avec deux de mes amies, je me suis posé la question suivante:
«Est-il parfois légitime de discriminer un individu sur la base de généralisations si c'est pour prévenir un mal supérieur?»

Ça serait évidemment faire une entorse au principe d'égalité et à la présomption d'innocence, mais tous les principes n'ont de valeur que selon l'échelle du bonheur. Ainsi, on peut déroger à l'un si c'est pour un plus grand bien. J'ai quelques exemples de situations réelles ou réalistes où une telle excuse peut être revendiquées. Certains d'entres-elles me semblent plus légitimes, d'autres pas du tout. Les voici:
  • Les personnes de moins de 18 ans n'ont pas le droit de vote. On prend pour acquis qu'elles n'ont pas les connaissances et la maturité nécessaire pour prendre part à une telle décision.
  • Les personnes âgées d'un certain âge doivent repasser régulièrement leur examen de conduite. On sait que leurs capacités à conduire ont pu décroître avec l'âge, on exige donc qu'elles soient réévaluées.
  • Dans un avion, on n'assoira pas un homme qui voyage seul avec un enfant qui voyage seul. On ne veut pas risquer qu'il soit pédophile.
  • Dans un petit restaurent indépendant, la serveuse refuse de servir un client et lui demande poliment de sortir en lui expliquant que le propriétaire lui a dit de ne pas laisser entrer les Noirs. Apparemment, il aurait eu des problèmes avec eux à plusieurs reprises.
  • Un propriétaire d'appartement décide de charger plus cher de loyer à ses locataires s'ils sont étudiants. La majorité des étudiants qu'il a eu pour locataires étaient moins fiables.
  • Dans un bar de danseurs destiné aux femmes, on refuse l'accès aux clients hommes à moins qu'ils ne soient accompagnés par un nombre supérieur ou égal de femmes. On prend pour acquis qu'un groupe d'hommes qui iraient là le ferait forcément pour crouser les femmes présentes, et l'on ne veut pas qu'elles en soient incommodées.
  • Les homosexuels n'ont pas le droit de donner de sang. On prétend qu'ils ont statistiquement plus de chances d'être porteurs de maladies transmissibles par le sang.
  • Je vois une bande de jeunes Noirs habillés en «gangsters» qui marchent vers moi sur le trottoir. Je change de trottoir au cas où ils voudraient m'attaquer.

Ces situations semblent toutes très différentes, mais elles procèdent d'un même raisonnement: Pour prévenir une conséquence indésirable (qui peut être très grave ou simplement incommodante), on impose à un individu une contrainte (oppressante, légère ou imperceptible) sur la base d'une corrélation (forte, faible ou imaginaire) avec la catégorie sociale (permanente ou temporaire) dans laquelle on le classe. Donc, dans quelle genre de situations un tel raisonnement peut-il être considéré comme légitime? Pour amoindrir le mal inhérent à cette discrimination, je pense que la situation doit répondre à certains critères:
  1. Comme tout «mal nécessaire», ce doit être réellement nécessaire. Il ne doit pas exister d'alternatives sauf si elles sont trop difficiles à réaliser ou trop peu efficaces.
  2. Le groupe discriminé doit être aussi ciblé que possible et, idéalement, ne pas être basé sur une variable sur laquelle l'individu n'a aucun pouvoir ou qui est permanente. Dans ce sens, discriminer une personne parce qu'elle est jeune ou étudiante est donc un peu moins pire que de la discriminer parce qu'elle est Noire.
  3. Le mal que cette mesure tente de prévenir doit être probable et significativement supérieur au mal qu'elle cause.
  4. Le «mal» que cette mesure cause devrait n'être, idéalement, qu'un inconvénient anodin ou être à peine perceptible pour sa victime.
  5. Cette généralisation doit se baser sur une corrélation forte et mesurable, et non sur un simple préjugé.
  6. Cette mesure doit comporter des mécanismes pour que ceux qui en sont injustement victimes puissent être «réévalués» individuellement. L'existence d'un tel ajustement réduit par ailleurs la nuisance pour la victime, puisqu'au lieu de subir un préjugé, elle subit un jugement. Ce n'est plus la présomption d'innocence mais c'est moins pire que d'être présumé coupable.

Revoyons quelques-uns de mes exemples en ayant ces conditions en tête:
  • Le fait d'imposer aux personnes âgées de refaire leur examen de conduite est un exemple parfait d'une généralisation légitime et correctement exécutée. La conséquence (davantage d'accidents sur les routes) est probable et néfaste, la corrélation (entre le vieillissement et la perte des aptitudes de conducteur) est forte et causale, et la mesure prise est peu pénalisante et permet aux individus non conformes à cette généralité d'être correctement jugés pour leurs aptitudes personnelles.
  • Interdire aux mineurs de voter est déjà un peu moins légitime. La conséquence (d'avoir des votes non éclairés) n'est pas bien différente du statu quo, la corrélation (jeunesse et ignorance politique) est forte mais la mesure prise ne permet pas aux individus d'exceptions d'être reclassés correctement. Si l'on offrait aux mineurs qui veulent voter avant 18 ans de passer un test de connaissances politiques pour acquérir ce droit plus tôt, là ça serait correct. Toutefois, le fait que l'âge mineur soit un état temporaire rend cette injustice plus tolérable.
  • Ne pas asseoir un homme seul à côté d'un enfant seul dans un avion. La conséquence (que l'homme abuse sexuellement de l'enfant) est très grave, la corrélation est très faible (bien que la quasitotalité des pédophiles soit des hommes, la grande majorité des hommes ne sont pas pédophiles) mais puisque la mesure prise (que l'homme doive prendre ce siège quelconque plutôt que cet autre siège quelconque) est anodine et presque toujours imperceptible, cette généralité est correcte.

Bref, ça nous donne des critères mesurables nous permettant de savoir quand et comment commettre une généralisation. Évidemment, dans mon idéal absolu, les individus devraient tous être jugés individuellement pour eux-mêmes et ce genre de généralisations n'auraient pas sa place. Mais, je dois reconnaître que c'est souvent pratique d'y avoir recours et qu'il serait irréaliste d'espérer abolir complètement ce genre de raisonnement.

jeudi 7 février 2013

Modifier son corps

La technologie moderne nous permet de modifier nos corps: teindre nos cheveux, se faire tatouer ou percer, se faire enlever des rides, liposucé ou même changer de sexe. Personnellement, je trouve qu'il y a quelque chose de merveilleux dans le fait que l'on puisse avoir plus de pouvoirs sur notre apparence physique. Que l'on puisse choisir ce qu'on est, en quelque sorte. C'est comme le triomphe de la personne sur la nature, de la volonté sur le hasard, de la raison sur l'irrationnel, de l'intelligence sur la contingence, etc. Certains disent que l'on devrait demeurer «naturels». Moi, je ne crois pas en «la nature» autrement que comme une allégorie.

Ainsi, j'aime bien voir un tatouage sur une personne. C'est comme si elle avait fait de son corps (un produit de la nature) une œuvre d'art (un produit de l'esprit). Par contre, en ce qui me concerne, il y a peu de chance que je me fasse tatouer un jour. Non que je sois contre l'idée, mais il faudrait que je trouve une idée de tatouage qui soit non seulement significativement pour moi en ce moment, mais qui le demeurerait également toute ma vie. Donc, puisqu'un tatouage c'est permanent, m'en faire faire un serait comme de croire en l'inaltérabilité de ma personnalité. Comme si mon être actuel était «parfait» et ne pouvait plus évoluer autrement. Si les tatouages étaient plus faciles à enlever, je m'en ferais sans doute faire de temps en temps. Mais en ce moment, ça serait comme une atteinte à la liberté de mon «moi» futur.

Je trouve que c'est abusif, voire discriminatoire, lorsqu'un employeur force les membres de son personnel à cacher leurs tatouages, à retirer leurs perçages et à ne pas se teindre les cheveux d'une couleur atypique. C'est contraire à l'idéal de liberté que je prône. Personnellement, j'aime bien voir ce genre de diversité dans le physique des gens d'un commerce. Ça fait contraste avec leurs uniformes identiques et souvent moches. Accepter la diversité que les gens choisissent d'avoir est l'extension logique de l'acceptation de la diversité ethnique et des orientations sexuelles. Autrement, c'est comme si le raisonnement sous-jacent était qu'être différent est un défaut, donc que c'est pardonnable uniquement lorsque ce n'est pas par choix.

En ce qui concerne les modifications du corps visant à dissimuler les signes du vieillissement, c'est un peu différent. C'est vouloir éviter ce que l'on perçoit comme une détérioration de l'apparence. Même chose pour toute autre chirurgie esthétique; une liposuccion ou des implants mammaires par exemple. On veut tout simplement augmenter notre beauté. C'est la même chose pour le fait de se maquiller. J'y vois aussi quelque chose de positif, en ce sens que l'on peut «améliorer» notre apparence plutôt que de nous contenter de ce que la nature nous a donné. Le problème c'est quand on fait cela à cause d'une pression sociale. Ça serait mieux si tout le monde pouvait être à l'aise avec son corps sans s'altérer ainsi. D'autant plus que plus les gens auront recours à ce genre de transformation, et plus les standards de beauté vont les exiger.

Je trouve aussi formidable que l'on puisse désormais changer de sexe si l'on estime ne pas être né avec le bon. C'est un sentiment que j'ai de la difficulté à cerner, puisque je ne me sens pas particulièrement homme ni femme, mais je suis content que ceux qui ont un tel mal-être avec leur sexe biologique puisse faire ce choix. En fait, l'existence de cette possibilité fait en sorte que notre sexe devient un choix pour nous tous, puisqu'en choisissant de ne pas changer de sexe on confirme que l'on choisit d'être de notre sexe. On est donc libre d'être un homme ou une femme. Mais là aussi, je me demande parfois si ce ne sont pas des pressions sociales qui poussent une personne à être mal à l'aise avec son sexe biologique. Si l'on avait réellement déconstruit les genres, peut-être y aurait-il moins de gens désirant changer de sexe? J'imagine que ça dépend de si c'est son sexe social qu'elle refuse ou son anatomie génitale.

Parfois je m'imagine un futur de science-fiction dans lequel les humains pourront ajouter à leurs corps des organes artificiels. Là aussi, je trouve cette perspective positive, que ce soit pour remplacer une partie du corps endommagée, ou simplement pour le plaisir d'avoir de meilleurs yeux ou des bras de robots. Bien sûr, cela pose pour certains le problème de «un humain à ce point modifié est-il encore un humain?» mais cette question est invalide dans mon paradigme

Par rapport aux modifications corporelles en générales, je pense que l'on devrait viser un accroissement de la liberté. La liberté, c'est lorsque l'on a le pouvoir d'assouvir nos désirs. On augmente sa liberté soit en augmentant son pouvoir, soit en réduisant ses désirs. Ainsi, pour augmenter la liberté des individus sur leurs corps, il faudrait à la fois:
  • Permettre aux individus de modifier leurs corps comme bon leur semble sans qu'ils ne soient discriminés pour ça, et en améliorant de plus en plus la technologie qui permet ça;
  • Neutraliser autant que possible les causes psychologiques et sociales qui poussent les individus à vouloir modifier leurs corps;