Aucun message portant le libellé langage. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé langage. Afficher tous les messages

jeudi 18 septembre 2014

Nos anglicismes

Une des réalités du français québécois est la présence flagrante de nombreux termes issus de l'anglais ou d'expressions calquées de l'anglais. Dans notre langue vernaculaire, nous les employons quotidiennement. Le français de France comporte aussi nombre de mots empruntés à l'anglais, mais ce ne sont pas les mêmes. L'exemple souvent cité est que les Français «se stationnent dans un parking» alors que les Québécois «se parquent dans un stationnement». Mais, la principale différence selon moi n'est pas tant dans le choix des mots empruntés que dans la cause de ces anglicismes. En France, j'ai l'impression que c'est par anglophilie que l'on va volontairement intégrer au langage des termes anglais (ou qui donnent l'impression de venir de l'anglais, comme «footing», «WC» ou «bit-lit») tandis qu'ici c'est plus spontané. Il ne s'agira pas seulement de termes techniques pour désigner des concepts importés des États-Unis, on les intégrera dans des phrases très basiques.

Notre politique linguistique réprouve l'existence de ce genre d'emprunts. Nous avons des dictionnaires d'anglicismes pour répertorier tous les mauvais usages et nous en suggérer de meilleurs. Ce qui m'agace, c'est que ce qui y est considéré comme anglicisme sont des expressions québécoises très répandues, et ce qu'on nous y recommande sont soit des expressions européennes, soit des mots inventés n'ayant pas été consacrés par l'usage. Tout cela me semble artificiel et, en même temps, c'est continuer d'avoir une mentalité de colonisés: par peur de se faire assimiler par l'anglais, on s'assimile volontairement à la France, sans se dire qu'on pourrait revendiquer fièrement notre propre parler et assumer son influence anglophone. Car, oui, la proximité d'avec l'anglais est quelque chose qui caractérise notre dialecte depuis sa séparation d'avec la France, cela fait partie de notre histoire linguistique.

Par ailleurs, on ne fait pas que copier bêtement des mots d'anglais parce qu'on ne connaît pas leur équivalent en français. On se les réapproprie et on leur donne un sens plus spécifique et plus nuancé, plus propre à certains contextes, plus porteur de certaine connotation ou émotion, que leur signification originale (qui, elle, est laissée au mot français). Par exemple si je dis «C'est nice!» ça n'aura pas tout à fait la même signification que si je dis «C'est bien!». Et certains termes comme les verbes «tchôquer» (de l'anglais, to choke, «étouffer», signifie «annuler un engagement à la dernière minute, généralement par crainte ou lâcheté») et «céduler» (de schedule) ne sont pas des anglicismes à proprement parler puisqu'ils n'ont pas de synonymes en français normatif.

J'ai également comme impression que si on aseptise trop notre langue, on ne va que la tuer. Une langue vivante, ça évolue, ça emprunte à ses voisins, et ça forge de nouvelles expressions et de nouveaux mots. L'une des forces de l'anglais, je pense, est qu'elle autorise ses locuteurs à créer des néologismes, par exemple en verbant un nom. Plutôt que de faire du français une langue figée et dissociée de l'usage courant, on devrait avoir pour but de maintenir sa vitalité en la laissant s'exprimer comme elle veut. Bien sûr, on aura l'impression que davantage d'anglais violera ses frontières, mais cet apport ne compromettra en rien son unicité. 

Bref, notre langue, le français québécois, a des racines anglophones au même titre qu'elle a des racines latines et germaniques. Acceptons-le.

lundi 15 avril 2013

Le masculin l'emporte

En français, lorsque l'on a un groupe qui contient à la fois des sujets masculins et féminins, on doit l'accorder au masculin. Intuitivement, il semble y avoir quelque chose de sexiste là-dedans. Si vraiment notre langue influence notre conception du monde, d'avoir une langue dans laquelle le masculin l'emporte systématiquement pourra imprimer en nous l'idée selon laquelle le masculin est supérieur au féminin, ou que le masculin est un état «par défaut» et le féminin quelque chose de «différent». Toutefois, peut-être que cette conception des genres n'est pas tant dans la langue elle-même que dans la façon dont on nous l'enseigne.

Il y a une nuance entre le genre grammatical et le sexe. Les objets inanimés ont des genres mais pas de sexe. Si l'on essayait d'enseigner la langue en s'efforçant de dissocier le concept de masculin/féminin de celui de mâle/femelle, il n'y aurait rien de sexiste dans le fait que le masculin l'emporte. On pourrait présenter les choses en disant simplement que les deux genres grammaticaux sont des catégories arbitraires, et qu'il s'adonne que les mots «homme», «garçon» et «monsieur» sont dans l'une et que «femme», «fille» et «madame» sont dans l'autre, sans que ce ne soit plus significatif que le fait que «maison» soit féminin et «arbre» masculin.

Sinon, on pourrait introduire un genre neutre, sans même avoir à modifier quoique ce soit dans la langue comme telle, mais seulement dans notre conception de celle-ci. Plutôt que de considérer qu'un adjectif ou un titre est par défaut masculin et que l'on forme le féminin en le modifiant, on pourrait se dire qu'il est par défaut neutre, que le féminin et le masculin se forment tous les deux à partir de la forme neutre, mais qu'il s'adonne que le masculin est presque toujours identique au neutre. De telle sorte que, au pluriel, ce ne serait pas le masculin qui l'emporterait, mais le neutre.

J'aime bien malgré tout que l'on utilise des appellations plus inclusives envers les femmes. Par exemple, dire «Chers Québécois et chères Québécoises…» pour souligner qu'on s'adresse aux deux sexes. Pour savoir si je dois dire la forme masculine ou féminine en premier, je me fis à l'ordre alphabétique. Mais je reconnais que parfois ça peut devenir lourd de toujours nommer les deux genres. En plus, je me dis que de les nommer distinctement comme ça, ça peut peut-être faire sentir qu'ils sont deux ensembles distincts? Si, à la place, on disait une expression qui englobe les deux, par exemple «Cher peuple du Québec», ça m'apparaîtrait encore plus inclusif.

C'est quand même compliqué tout ça. Si moi j'avais inventé la langue, il n'y aurait tout simplement pas eu de genre grammatical. Ça sert à rien.

dimanche 13 mai 2012

Politique linguistique

Au Québec, nous avons la loi 101 qui protège les droits des francophones d'avoir accès à des services dans leur langue. L'existence de cette loi vient du fait que le Québec (une société majoritairement francophone) fait partie du Canada (un État majoritairement anglophone). Les détracteurs de cette loi soutiennent généralement qu'elle est une entrave à la liberté de chacun d'utiliser la langue de son choix, et certains vont même jusqu'à affirmer que l'État ne devrait avoir aucune langue officielle.

J'ai déjà mentionné à plusieurs reprises mon opinion sur l'intervention de l'État dans la sphère culturelle. Pour moi, le gouvernement devrait adopter la même politique qu'il a avec la religion envers tous les autres éléments culturels: les laisser à la discrétion des citoyens, leur permettant de faire ce qu'ils veulent à ce niveau, dans la mesure où cela ne les pousse pas à porter préjudice à la liberté d'autrui. Donc, qu'est-ce que je pense de la politique linguistique du Québec? Est-ce réellement une loi liberticide ou est-ce au contraire nécessaire ou inévitable?

Dans les faits, tout État doit avoir une langue, qu'il lui donne ou non le qualificatif d'«officielle». Par exemple, il y a une langue dans laquelle sont écrites les lois, dans laquelle ont lieu les assemblées d'élus, dans laquelle le chef d'État fait ses discours, dans laquelle les services publiques sont offerts, etc. Conséquemment, lorsqu'un État n'a pas besoin de se doter d'une langue officielle et de définir explicitement sa politique linguistique, c'est tout simplement lorsqu'il est composé d'une écrasante majorité de locuteurs d'une même langue. Tout État multilingue va forcément avoir une politique linguistique.

Soit. Mais quelle genre de politique linguistique serait compatible avec l'idée de laisser aux citoyens un maximum de liberté dans leur choix de traits culturels? Moi je vois deux libertés linguistiques distinctes qui sont ici impliquées:
  • Le droit de parler la langue que l'on préfère (chez soi, avec des amis, ou avec quiconque la maîtrise) et d'enseigner cette langue à nos enfants;
  • Le droit d'avoir accès à tous les services dans une langue que l'on maîtrise (pas nécessairement celle qu'on préfère).

La politique linguistique doit trouver un compromis entre ce deuxième droit et la réalité, tout en évitant d'empiéter trop sur le premier droit. Ce n'est qu'au nom de ce droit que l'on peut se doter légitimement d'une langue commune qui sera celle que l'on pourra présumer que tout le monde maîtrise. Toutefois, pour moi la langue commune doit demeurer avant tout un droit pour le citoyen, donc n'être un devoir que lorsque nécessaire pour protéger ce droit. Les différentes mesures prises par la loi devraient donc tourner autour des deux objectifs suivants:
  • Maîtriser la langue officielle devrait nous permettre d'accéder à tous les services (travailler dans cette langue, se faire servir dans cette langue, étudier dans cette langue, lire l'affichage dans cette langue, etc.);
  • La langue officielle devrait être enseignée gratuitement à tous les citoyens (dans les écoles primaires et secondaires – comme langue maternelle ou seconde – et dans des cours d'immersion pour les nouveaux arrivants) de façon à ce que chacun en ait une bonne maîtrise;

Voilà comment je vois ça. Ce qui me semble pertinent, comme intervention étatique, est de faire en sorte que tous les citoyens aient accès à une même langue et puissent ainsi participer également à la société. Ce n'est donc pas une langue «maternelle» officielle. La langue parlée à la maison, pour moi, c'est quelque chose d'aussi personnelle que la religion ou l'orientation sexuelle. Ça n'a pas à être règlementé. Ainsi, peu importe la langue qu'une personne parle lorsqu'elle est chez elle, et peu importe la langue dans laquelle elle a été élevée ou dans laquelle elle choisit d'élever ses enfants, ce que l'on vise c'est qu'elle puisse avoir notre langue commune au moins comme langue seconde. Mais encore là, si elle choisit malgré tout de ne pas parler français, c'est son droit et elle ne fait de mal à personne tant qu'elle ne bafoue par le droit au français d'autrui (par exemple, si elle travaille au service à la clientèle, elle se doit de servir ses clients en français). Par contre, qu'elle ne chiale pas si elle n'arrive pas à se faire servir en anglais.

Un changement que j'aimerais toutefois voir dans notre politique linguistique serait que notre langue officielle y soit nommée le français québécois. Je trouve pertinent et nécessaire de mettre l'adjectif «québécois» dans le nom de notre langue juste pour souligner que c'est une académie locale (l'Office de la langue française du Québec) qui devrait avoir pour fonction de normatiser la langue, et qu'elle devrait accomplir cette tâche en se basant sur le parler local et non celui de Paris. On deviendrait donc plus souverain linguistiquement sans dépendre d'une culture étrangère. Néanmoins, je trouve aussi nécessaire que notre langue se nomme «le français québécois» (et pas seulement «le québécois»), afin d'exprimer qu'elle est actuellement suffisamment semblable aux autres dialectes de la francophonie pour qu'elle soit mutuellement compréhensible avec eux, donc que quelqu'un ayant appris le français ailleurs peut nous comprendre. Mais cela ne devrait aucunement nous «enchaîner» à ses autres dialectes francophones, l'académie devrait s'autoriser à faire évoluer ses normes pour suivre les transformations de la langue locale.

Autre amendement que j'apporterais à notre politique linguistique, serait par rapport aux autres langues. Je propose qu'en plus d'avoir une langue commune officielle, nous nous reconnaissions des langues minoritaires officielles qui bénéficieraient, elles aussi, de certains droits pour ses locuteurs. Cela se ferait au nom du même principe qui nous a fait élire le français comme langue commune du Québec: dans certaines régions ou communautés, il est moins évident que le français soit une langue que tout le monde maîtrise. J'inclurais dans cette nouvelle catégorie: l'anglais, les langues autochtones et peut-être aussi quelques langues de communautés culturelles populeuses.  Voici les droits que je leur reconnaîtrais:
  • Présence d'écoles primaires destinées aux locuteurs de ces langues ne maîtrisant pas suffisamment notre langue commune (parfois les cours sont dans cette langue, parfois ils sont fait pour les gens de ces langues mais le programme est en fait en français, mais dans les deux cas les enfants sont tenus d'y apprendre le français puis de faire leur secondaire dans les mêmes écoles que les francophones),
  • Les cours d'histoires dans ces écoles comportent un module qui met l'emphase sur l'histoire de cette communauté linguistique du Québec (son histoire au Québec, et non l'histoire détaillée de son pays d'origine),
  • Dans une subdivision territoriale de l'État (région, ville, quartier) où cette langue est majoritaire, elle peut y être la langue co-officielle (avec le français) et, donc, les services (affichage, service à la clientèle, etc.) doivent y être bilingues.
  • Si c'est une langue en danger d'extinction, on prend des mesures pour la revitaliser.

J'aimerais que l'on essaye davantage d'inclure les minorités linguistiques dans notre identité collective. Je pense que l'on va plus «accepter» le fait que les Québécois n'ont pas tous le français comme langue maternelle, si on le définit plus explicitement comme une langue commune (donc que doivent apprendre tous les Québécois) et que l'on donne le qualificatif d'«officielle» à des langues minoritaires (donc que peuvent avoir certains Québécois comme langue maternelle). On va plus respecter l'existence de plusieurs communautés linguistiques au Québec. Les anglophones et les autochtones ne seront plus considérés comme «moins Québécois» que les francophones, en autant qu'ils aient eux-mêmes une certaines maîtrise du français comme langue seconde.

Et pour aller plus loin dans cette idée, je pense que l'on devrait faire comme la Suisse et nous efforcer de traduire les produits culturels d'une langue à l'autre afin d'accentuer une sorte de sentiment d'unité culturelle transcendant la barrière des langues. On pourrait même faire exprès quelque fois de «traduire mal» (mettre des expressions calquées ou laisser les sacres en français) afin que, par exemple, l'anglais québécois devienne un dialecte distinct comportant beaucoup d'influences du français québécois (qui lui-même est distinct du français normatif). En plus, le fait de traduire les œuvres québécoises en anglais pour et par les Anglo-Québécois, leur permettra aussi d'accéder au marché anglophone hors Québec. Les Anglo-Québécois deviendraient donc un «pont culturel» entre le Québec et le reste de l'Amérique du Nord.

Mais une telle politique linguistique plus ouverte et favorable aux autres langues ne me semble réalisable que dans un Québec souverain. Tant que l'on demeure dans le Canada, il importe que l'on soit plus «agressif» envers l'anglais. On ne peut correctement défendre nos minorités linguistiques contre une assimilation par notre langue, lorsque notre langue elle-même est une minorité linguistique qui se défend contre une assimilation par le Canada anglais. À moins que le Canada lui-même n'adopte cette même politique linguistique, tout en donnant aux provinces la juridiction pour tout ce qui est en-dessous d'elles. Donc, tout ce qui relève directement du fédéral serait tenu d'être bilingue français-anglais, ce qui relève du provincial ou d'un pallier inférieur -- donc le municipal, les arrondissements, mais aussi les commerces, l'affichage, l'éducation, les services publics ou privés en général -- n'aurait qu'à se soucier de la ou des langue(s) officielle(s) de sa province mais serait libre de se gréer d'une seconde langue co-officielle au besoin, à condition d'investir aussi dans l'enseignement de cette dite langue.

dimanche 29 mai 2011

Les liens du sang

J'avais une discussion dernièrement avec un de mes amis à propos d'un fait divers: C'était l'histoire d'un homme qui découvrait que son fils de treize ans n'était pas son enfant biologique. Comme cet homme avait perdu la garde de l'enfant en question quelques années plus tôt, la question était de savoir si, maintenant qu'il savait n'avoir aucun lien génétique avec lui, il devait continuer de lui verser une pension alimentaire ou s'il devait, au contraire, exiger d'être remboursé par la mère pour toute ces années de pensions alimentaires illégitimes.

Je trouve personnellement que l'on accorde une trop grande importance aux «liens du sang» dans notre culture. Tant au niveau de la relation entre le parent et son enfant, qu'au niveau de la relation entre le Québec moderne et son Histoire. Qu'un enfant adopté utilise l'expression «ma vraie mère» pour parler de la personne qui l'a engendré plutôt que de celle qui l'a élevé, m'apparaît aberrant. De même qu'il m'apparaît aberrant que l'on utilise l'expression «nos ancêtres» pour parler des colons français du seizième siècle, alors que même la plupart des «de souche» ont d'autres ascendants (des Anglais et des autochtones par exemple).

Si l'on en croit l'hypothèse Sapir-Whorf, la façon dont on nomme les choses affecte notre conception des choses. Qu'un enfant ne se perçoive pas comme «le vrai enfant» de ses parents simplement parce qu'il a été adopté ou qu'un citoyen ne se perçoive pas comme «un vrai Québécois» simplement parce qu'il n'avait pas d'ancêtres ici au seizième siècle, me semble être un symptôme d'une terminologie qui a abusivement recours aux «liens du sang». Je propose donc de redéfinir certains mots, de la manière suivante:
parent, père, mère : Personne qui élève l'enfant.
géniteur, génitrice : Personne qui transmet ses gènes à l'enfant.
gestateur, gestatrice : Personne ayant porté l'enfant dans son ventre.
enfant, fille, fils : Personne que l'on élève.
progéniture, rejeton : Personne que l'on a engendrée.
frère, sœur : Personne ayant été élevé par la ou les même(s) personne(s) que l'enfant.
demi-frère, demi-sœur : Personne ayant d'abord été élevé séparément puis ayant partagé plus tardivement un ou plusieurs parents avec l'enfant.
germain(e) : Personne ayant été engendrée par le même géniteur et/ou la même génitrice que l'enfant.

À partir de cette base qui définit les liens de parentés fondamentaux (filiation et germanité) de deux manières différentes (génétique et sociale), on peut redéfinir aussi les autres liens de parenté: les grands-parents, les oncles, tantes, cousins, cousines, neveux et nièces. Par exemple, le grand-parent pourrait être celui qui a élevé la personne qui a élevé l'enfant, tandis que le géniteur du géniteur pourrait être désigné par un néologisme tel que «métagéniteur». Et pour poursuivre cette idée, les termes «oncle» et «tante» pourraient aussi inclure des amis proches des parents.

En plus de raffermir le lien de filiation des enfants adoptés, cette terminologie contribuerait à démarginaliser la monoparentalité, l'homoparentalité et même la polyparentalité. En effet, dans le modèle actuel on présume que tout enfant a un père et une mère. L'enfant peut sentir qu'il lui manque quelque chose s'il n'a pas de père. Or, si l'on se contentait de dire que tout enfant a un géniteur et une génitrice, mais que son nombre de père ou de mère peut varier, il n'y aurait plus rien d'aberrant à n'avoir qu'un parent ou à avoir deux pères. Par ailleurs, les enfants adoptés rechercheraient peut-être moins à trouver et connaitre leurs parents biologiques et n'auraient pas d'attachement affectif gratuit envers eux.

Pour les liens plus lointains, comme celui entre les Québécois modernes et les fondateurs, je propose simplement que l'on privilégie des expressions comme «nos prédécesseurs» plutôt que «nos ancêtres». C'est beaucoup plus réaliste et inclusif. Que j'aie des origines françaises, autochtones ou issues d'une vague de migrations très récente, si je vis au Québec les colons français sont indéniablement mes prédécesseurs.

Pour la plupart d'entre nous, cette nouvelle terminologie ne changerait rien puisque la mère d'une personne est souvent aussi sa génitrice et sa gestatrice, mais cela nous rappellerait que ce que l'on a hérité de nos parents est moins un génotype qu'une éducation. Mon opinion est qu'une société moderne devrait moins focaliser sur l'apport génétique (à moins qu'il soit atypique) que sur l'apport intellectuel d'une filiation. Génétiquement, la plupart des humains sont à peu prêt semblables. Que je conçoive mon enfant moi-même ou que je l'adopte ne changera pas grand-chose à ce qu'il deviendra. C'est l'ensemble des traits non innés (culture, connaissances, valeurs) transmis d'un parent à son enfant ou d'un ancien à un moderne qui font la spécificité de ce genre de relation. Oublions les liens du sang, concentrons-nous sur les liens de l'esprit.

jeudi 13 janvier 2011

Nommer notre espèce

Lorsque j'étais au baccalauréat, certains de mes professeurs* utilisaient l'expression «l'Homme» (au masculin singulier avec une majuscule) au lieu de dire «les humains» (pluriel neutre sans majuscule). Personnellement, c'est une expression qui me fait grincer des dents à chaque fois que je l'entends. Je n'arrive pas à la percevoir comme un terme qui inclut les femmes.

Bien sûr, il arrive parfois que l'on utilise le même mot pour parler du mâle d'une espèce et de l'espèce entière. Par exemple, en disant «les chevaux» on peut y inclure des juments. À l'inverse, lorsque l'on parle des poules et des vaches on utilisera le mot féminin pour parler de l'espèce (surtout parce que les éleveurs de ces animaux ont des populations très majoritairement femelle). Et pour d'autres, comme le mouton, nous avons un nom pour le mâle (bélier), un nom pour la femelle (brebis) et un nom neutre pour l'espèce (mouton). On ne dira pas «Voici un troupeau de béliers» pour parler d'un troupeau de moutons. De la même façon, comme nous avons le mot «humain», je ne comprends pas pourquoi on nommerait notre espèce d'après le nom du mâle.

Bien sûr, il y a la majuscule qui est sensé faire la distinction entre l'espèce (Homme) et le mâle (homme). Mais je trouve que mettre une majuscule pour le nom de notre espèce, alors que toutes les autres espèces s'écrivent avec une minuscule, est une exception illégitime et anthropocentrique. Je n'aime pas trop non plus l'expression «l'être humain». J'y vois un pléonasme absurdement redondant. Un humain est nécessairement un être. Dira-t-on «un être chien» pour parler d'un chien? L'être chat, l'être vache, l'être fourmi? Ce serait ridicule.

Aussi, l'expression «les droits de l'Homme» en est une qui me révulse. Je lui préfère «les droits de la personne». Non seulement parce que «personne» est un mot qui inclut les deux sexes, mais aussi parce que c'est un terme qui pourrait inclure un être non humain ayant une intelligence humaine (disons, un extraterrestre, un robot, un ange ou un elfe). Bien sûr il n'en existe aucun, mais cela fait tout de même en sorte que «les droits de la personne» est une expression à la fois moins sexistes et moins spéciste. Ça implique que ces droits sont basés non sur notre statut d'humain mais sur notre statut de personne, ce qui me semble un pilier plus légitime.

Je n'aime pas non plus que l'on utilise le singulier pour parler d'un nombre pluriel d'individus. Que l'on dise «l'Homme», ,«l'être humain» ou «l'humain», on aura recours, dans les trois cas, au nombre singulier alors qu'il y a manifestement plus d'un humain. On fait aussi cela souvent pour les animaux. Par exemple, on dira «le cri du chat est le miaulement», «le loup est carnivore» ou «l'ours hiberne». Comme si l'on considérait que tous les membres de l'espèce sont si semblables et interchangeables qu'on pourrait les traiter comme un seul individu. Il me semble que l'on devrait, au moins dans le cas des humains, reconnaître qu'il s'agit d'un ensemble suffisamment pluraliste pour mériter le pluriel.

––
*J'ai remarqué que ce sont surtout les gens de nationalité française qui vont utiliser l'expression «l'Homme», les Québécois privilégieront «les humains». Mais comme les Français ne féminisent pas non plus les titres (ils diront, par exemple, «Madame le Maire»), leur dialecte a une logique différente de la nôtre par rapport au genre, ce qui fait qu'il n'y aura sans doute rien de machiste à leurs oreilles dans l'expression «l'Homme» et que, pour eux, c'est sans doute moi en ce moment qui passe pour un ultraféministe enragé.

vendredi 5 novembre 2010

Ce ne sont que des mots

C'est au linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913) que l'on doit le principe de l'arbitraire du signe. C'est-à-dire que, le lien entre le signifiant (le mot) et le signifié (le concept désigné par ce mot) n'est qu'une convention. Il n'y a pas de connexion logique ou magique entre les mots et ce qu'ils désignent. C'est d'ailleurs pourquoi les mots peuvent muter au fil des générations et que les langues divergent progressivement les unes des autres. Les mots sont donc créés par les humains. Ce sont des outils au service de la communication et ils n'ont rien de sacré. On peut donc leur donner un sens et il est futile et absurde de se demander si c'est ça «le vrai sens» du mot, ce qui importe c'est que notre interlocuteur lui donne le même sens.

Pourtant, je constate que certains manifestent une réticence à ce que l'on donne des définitions fixes et précises à certains mots et semblent vouloir que l'on maintienne le flou sémantique qui les entoure. Par exemple, «intelligence», «humain», «art», «vivant», «religion», «Dieu» ou «bien et mal». Mais si nous avons inventé ces mots, et qu'ils sont censés permettre la communication, pourquoi ne pas leur donner un sens plus limpide? Si le lien entre le signifiant et le signifié est rompu, pourquoi conserver ce mot?

Dans un de mes cours d'anthropologie, qui portait sur la religion, mon professeur a un jour dit:
«Il n'existe pas de définition claire pour le mot "religion". Pour en fixer une, il faudrait prendre toutes les religions du monde et trouver les traits communs qui leur sont exclusifs.»

Même si ça semble sensé, il y a quelque chose d'aberrant là-dedans, et même de paradoxal. Pour pouvoir prendre toutes les religions et trouver leurs traits communs, il faut d'abord avoir une idée de ce qu'est la religion. Dans ce procédé, il y a donc déjà une définition initiale, ou du moins un critère, qui nous a permis de sélectionner les entités que l'on veut faire entrer dans notre définition finale. On veut que le christianisme et le bouddhisme soient des religions mais on ne veut pas que le raëlisme et les autres sectes en soient, alors on moule notre définition en conséquence. Puisqu'il est impossible de trouver des traits communs et exclusifs à toutes les religions, alors on ne peut générer de définition cohérente qui corresponde à nos intérêts et c'est pourquoi on maintient un flou autour de ce terme.

Et je constate justement que, même si on ne s'en rend pas compte, c'est presque toujours par idéologie que l'on s'affaire à maintenir certains mots dans l'usage tout en les privant de toute signification claire. Si l'on refuse de définir la religion, c'est pour que l'État puisse choisir démagogiquement les institutions à caractère spirituel qu'il approuve (et subventionne) et celles qu'il désapprouve. Si l'on refuse de définir l'intelligence, c'est pour préserver le dogme de l'égalité intellectuelle de tous les humains. Si l'on refuse de définir l'humain, c'est pour conserver des éthiques arbitraires anthropocentriques. Si l'on refuse de définir le bien et le mal, c'est pour accommoder le relativisme éthique. Si l'on refuse de définir Dieu, c'est pour qu'il soit plus hasardeux de dire qu'il n'existe pas. Et ainsi de suite. Dans tout ces cas, il y a souvent aussi un désir d'éviter de mettre en lumière l'absence de discontinuité entre le concept flou et ce qui l'entoure; dans le cas du vivant et de l'humain par exemple.

Personnellement, quand j'échange avec quelqu'un, ce que j'échange c'est surtout des idées et des concepts plus que de simples mots. Ces derniers ne sont qu'un moyen de transmettre ma pensée. Ainsi, un mot sans définition n'a aucune utilité. Pire, il est nuisible puisqu'il ne fait que rendre mes propos ambigus et induira des malentendus. Fixons donc nos définitions ou évitons ces termes creux.

samedi 14 août 2010

Définir le bien et le mal

Il est une réaction que je vois souvent lorsque j'explique à quelqu'un ce que sont pour moi le bien et le mal. Quand je dis que faire le mal c'est causer une souffrance à autrui sans que ça ne soit essentiel à notre bonheur, on me répond:
«Comment sais-tu que c'est ça le Mal? C'est un postulat que tu fais. Tu prends ça pour acquis mais tu n'as aucune preuve que c'est vraiment ça le Mal.»

En fait ce n'est pas un postulat. C'est pire! C'est une définition. Je choisis d'utiliser un mot qui existe déjà mais qui est flou pour définir une réalité qui est couverte par l'étendu de cette définition floue.

Le problème d'après moi c'est que des mots comme «Bien» et «Mal» sont connotés dans notre culture et auront, pour cette raison, une définition plus large que celle que je voudrais leur donner. Implicitement, même si je limite ma définition à «Mal=Souffrance», on leur donnera une signification supplémentaire, associant le bien à ce qu'il est autorisé de faire et le mal ce qui est interdit (selon la loi ou selon une divinité quelconque). Or l'univers n'a pas de charte des droits. Ce qui est permis ou défendu ne le sera qu'à l'intérieur d'une subjectivité quelconque. Il n'y a pas de Mal dans l'absolu. Le Bien et le Mal n'existent pas comme des substances. Ce ne sont que des mots.

Ayant l'expérience de la souffrance, nous savons qu'elle est indésirable. Mon éthique n'est donc que l'extension à autrui de notre quête du bonheur (altruisme). J'utilise le mot «mal» uniquement pour parler d'une transgression de ce principe éthique, sans porter de jugement de valeur ou quoique ce soit du genre.

Mais le pire c'est que les gens seront souvent d'accord avec moi sur le fond mais débattrons sur la forme. Car si je reformule mon affirmation en substituant le mot «mal» par la définition que je lui donne, tous seront d'accord avec moi. Si je dis «Cette action cause davantage de souffrances qu'elle n'apporte de bonheur», on approuvera. Mais si je dis «Cette action est mal» on me reprochera mon manque de relativisme.

J'en conclus que je devrais peut-être simplement cesser d'utiliser les termes «bien» et «mal». Si je me contente de parler de bonheur et de souffrance, j'arriverai tout aussi bien à faire comprendre mon éthique et il me sera plus facile de la défendre. Au pire, j'utiliserai des qualitatifs comme «égoïste», «arbitraire» et «inconsistant», et mon interlocuteur décidera si son éthique personnelle réprouve ou non ce genre de chose.

Les voyelles du Québec

Je vous ai déjà expliqué que, dans ma conception du monde, il n'y avait pas de bon ou de mauvais parler. Au Québec, nous avons notre propre dialecte du français, qui n'est ni plus mauvais ni moins logique que le dialecte parisien. Aujourd'hui, je vais vous présenter l'une des différences entre les deux dialectes. Il s'agit de la prononciation des voyelles.

Nous distinguons deux formes de «a» en québécois. Le «a» antérieur [a] et le «a» postérieur [ɑ]. Ainsi, les mots suivants – qui sont des homonymes en français de France – ne peuvent être confondus en québécois:

à/a
sa/ça*
la/là
ta/tas
ma/mât
moi/mois
noie/noix
patte/pâtes
tache/tâche
caler (boire) / caller (appeler)
boite (verbe boiter) / boîte
Troie/trois
bois (verbe boire) / bois (matériau végétal)

Même chose pour les «o». Nous avons un «o» ouvert et un «o» fermé [o]. Le premier s'écrivant le plus souvent «o» et le second pouvant s'écrire «ô», «au» ou «eau».
notre/nôtre
votre/vôtre
cote/côte
Paul/Paule
Tom/tome
top/taupe
pomme/paume
sotte/saute
chaudière (seau) / chaudière (de moteur à vapeur)
colloque/coloc 

Notre «o» ouvert tend à converger avec notre «a» postérieur, de sorte que les mots suivants – qui sonnent complètement différemment en français de France – sont des paronymes en québécois:
art/or
bar/bord
phare/fort
part/port

Lorsqu'il y a ambiguïté, on va généralement hypercorriger notre parler en utilisant un «a» antérieur au lieu du postérieur afin de faire la distinction.

Maintenant, pour les voyelles nasales. Dans le parler des Français, je remarque que le «an», le «in», le «on» et le «un» convergent de plus en plus vers le [ɑ̃]. En québécois, nos quatre voyelles nasales ([ã], [ɛ̃], [ɔ̃], [œ̃]) demeurent totalement distinctes. Impossible de confondre les termes suivantes:
ont/hein/en/un
don/daim/dans/d'un
bon/bain/banc
pont/pain/paon
son/sain/sans
brin/brun

Et, alors que le «e» et le «eu» ne forment qu'un seul phonème en français de France, ils ne sonnent pas du tout pareil aux oreilles d'un Québécois ([ə] / [ø]).
de/deux
ne/noeud
que/queue
jeune/jeûne

Même situation pour le «é», le «è» et le «ê» qui convergent en France mais demeurent distincts ici ([e],[ɛ],[æ:]). Par exemple:
les/laid
mai/mais
thé/tais
fée/fait
épée/épais

faite/fête
mettre/maître
saine/scène
prête (être prête) / prête (verbe prêter) 

Pourquoi je vous parle de ça? Sans doute pour démontrer qu'il y a une richesse dans les particularités du français québécois, et qu'il ne s'agit pas d'une version abâtardie et dégénérée du français de France.

J'ai déjà exprimé mon opinion selon laquelle la langue écrite va inévitablement finir par se réformer pour rattraper la langue orale dans son évolution. À toutes les époques, les gens ont fini par abandonner les langues classiques pour écrire dans leurs langues vernaculaires; simplement, les langues vernaculaires d'une époque sont les langues classiques de l'époque suivante. Ma crainte, donc, dans cette évolution prochaine de la langue écrite, c'est qu'elle se fasse au détriment de la diversité dialectale au sein de la francophonie. Ainsi, j'ai peur qu'au lieu de se mettre à écrire comme on parle, ce qui présenterait les avantages dont j'ai parlé précédemment, on se mette à écrire comme les Français parlent. Par exemple, dans cette orthographe alternative, on ne distingue pas nos deux "a" ni nos deux "o". Non seulement cette situation ne nous serait pas plus avantageuse que l'actuelle (puisqu'il y aurait toujours diglossie entre l'oral et l'écrit), mais en plus cela nous ferait perdre une part de la richesse de notre français québécois, puisque des mots que l'on prononce différemment s'écriraient pareil.

Ma position est que l'on devrait déjà commencer à redéfinir le concept de francophonie et considérer qu'il n'y a pas une langue française mais des langues françaises (comme il y a des langues latines). Chaque région du monde francophone devrait écrire ses propres dictionnaires et ses propres grammaires, en se fiant à l'évolution du parler local et en n'ayant pas peur d'adopter des réformes plus drastiques au besoin.

––
*Au Québec, le «ça» se prononce avec un «a» postérieur lorsqu'il est en position d'objet (ex. «Je veux ça» = [ʒvøsɑ]) mais se prononce avec un «a» antérieur, comme le «sa», lorsqu'il est sujet (ex. «Ça veut dire» = [savødzIR]).

samedi 27 mars 2010

Objectivité de l'intersubjectivité

On dit souvent que l'intersubjectivité est la voie de l'objectivité. C'est-à-dire que, pour savoir ce qui est vrai, il importe d'écouter autant d'opinions que possibles, et que c'est souvent là où convergent les perceptions de chacun qu'a le plus de chance de se trouver la vérité. On peut dire que la méthode scientifique est dans l'extension de ce principe, chacune des expériences réalisées constituant autant de «subjectivités» dont on se servira pour théoriser l'objectivité.

Cependant, ce principe d'objectivité de l'intersubjectivité ne peut être vrai que pour certaines variables car d'autres sont subjectives par nature. Si je dis «la maison de Marie est bleue» et qu'une autre personne me contredit en affirmant qu'elle est grise, la meilleure façon de savoir qui a raison (excepté d'aller examiner cette maison) sera d'interroger davantage de personnes qui ont vue la maison en question. On utilisera l'ensemble de nos perceptions pour établir ce qui a le plus de chance d'être vrai. Par contre si je dis «la maison de Marie est belle», c'est mon appréciation personnelle et un sondage ne la changera pas. Ainsi, je ne peux en aucun cas affirmer qu'une œuvre d'art par exemple est «objectivement belle» et ce même si tout les êtres de l'univers la trouvait belle, car ça ne demeure qu'une opinion. C'est encore un cas où l'usage du verbe être en français biaise notre perception en ne distinguant pas les attributs objectifs des appréciations subjectives. Je peux toutefois affirmer que cette œuvre possède objectivement les attributs que, subjectivement, je trouve beaux.

Un autre point à considérer, c'est que les différentes subjectivités n'ont pas la même valeur pour établir ce qui est vrai. Si le répondant n'a pas les données requises pour répondre, la question aura beau porter sur une donnée empirique que la réponse (sauf si abstention) n'en sera pas moins qu'une opinion (ou une intuition). Par exemple, si je demandais à des Cro-Magnon du Paléolithique s'ils croient au géocentrisme ou à l'héliocentrisme, quelle que soit leur réponse elle ne découlera que d'un sentiment viscéral et non d'une observation scientifique. Ainsi, une idée pourrait n'être défendue que par une seule personne et être tout de même plus objective qu'une idée contraire qui serait prise pour vraie par tous.

C'est la valeur que les êtres donnent aux choses qui font que ceux-ci peuvent être considérés comme bons, beaux ou utiles. Conséquemment, un même objet pourra avoir une valeur différente selon l'être qui l'évalue et les circonstances dans lesquelles il le fait. Si je trouve présentement qu'un lingot d'or vaut plus qu'une pomme, je penserais différemment en étant seul sur une île déserte à mourir de faim. Je ne dis pas que les variables subjectives «n'existent pas réellement» ou qu'elles sont «sans importance». Ce que je dis c'est que cette appréciation subjective des objets se situe à l'intérieur de l'esprit des êtres qui les entourent et n'est pas un attribut intrinsèque des objets en question. La beauté est dans l'œil de celui qui regarde.

lundi 21 septembre 2009

Réforme de la langue écrite

Je considère que la parole est au service de la pensée et l'écriture au service de la parole. Précédemment, je vous ai expliqué pourquoi je considérais que notre langue écrite devrait évoluer pour s'adapter à la langue orale. En fait, ce qu'il faut c'est moderniser et démocratiser la langue. Je vais, ici, vous décrire plus explicitement quel genre de modifications j'aimerais voir apparaître dans notre langue écrite :
  • D'abord j'aimerais que la langue soit davantage basée sur la prononciation. Si l'on examine cette page de Wikipédia, on se rend compte que plusieurs sons peuvent s'écrire jusqu'à 50 façon différentes, ce qui me semble exagéré. On devrait essayer de réduire le tout pour ne donner que deux ou trois – idéalement, une seule – graphies pour chaque phonème. On pourrait faire comme l'espagnol par exemple, où chaque syllabe n'a qu'une seule graphie. Ainsi, même si le son [k] peut s'écrire soit «qu» ou «c», le son [ke] s'écrit toujours «que» et le son [ka], «ca».
  • Je propose également la suppression des déclinaisons sans incidences sur la prononciation. Ou, au moins, de les rendre moins irrégulières. Que la règle du pluriel soit «Ajouter un 's' sauf pour les finales en '-u' qui prennent un 'x' sauf les '-ou' qui prennent un 's' sauf ''bijou, caillou, etc.'' qui prennent un 'x'» m'apparait inutilement compliqué compte tenu que toutes ces lettres sont muettes. Et je ne vous parle même pas de l'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir.
  • Je voudrais aussi que tous les mots utilisés à l'oral aient une forme écrite standardisée. Les expressions québécoise par exemple. Il m'arrive souvent d'entendre des régionalismes que je ne connais pas et, malheureusement, le dictionnaire ne peut pas m'aider à trouver leur sens. Si l'on y incluait les expressions vernaculaires (en y précisant toutefois leur niveau de langage) cela nous aiderait à les comprendre. La syntaxe également devrait pouvoir se mouler sur celle de l'oral. Ainsi, si je veux écrire un dialogue entre deux personnages du Québec rural, je pourrais avoir un cadre de référence au lieu d'être dans le flou.
  • Les mots d'emprunts devraient s'écrire comme ils se prononcent au lieu de conserver leur orthographe d'origine. Cela peut créer de la confusion au niveau de la prononciation. Par exemple, le mot «soya» se prononce toujours ainsi, même quand on l'écrit «soja». Pourtant, je l'entends souvent prononcé comme si le 'j' était un 'j' français. Cela contribue, en plus, à rajouter des exceptions supplémentaires à notre langue (comme que le 'w' se prononce 'v' dans le mot ''wagon'') qui en est déjà suffisamment gréée. Seuls les noms propres devraient conserver leur graphie natale.
  • Il faudrait également que chaque «niche lexicale» soit occupée. C'est-à-dire que chaque nom puisse être verbé, que chaque adjectif puisse être adverbisé, etc. Par exemple, si je peux dire «rendre X» il devrait avoir un verbe «X-iser», si je peux dire «de manière Y» je devrais pouvoir dire «Y-ement» et ainsi de suite. En écrivant ce blog avec mon correcteur automatique, j'ai réalisé que beaucoup de ces mots n'existaient pas. Par exemple, quand j'écris le mot «éthiquement», on me le souligne en rouge parce qu'il n'existe pas. Pourtant, on comprend tous intuitivement qu'il signifie «de manière éthique».
  • Les mots désignant des êtres sexués devraient pouvoir s'accorder selon le genre du sexe en question. C'est-à-dire que l'on devrait pouvoir dire «une professeur» pour désigner une femme professeure et «une orignal» pour désigner une femelle orignal. À ce niveau-là, on n'a pas vraiment de problème au Québec. C'est plutôt en France que cette féminisation des titres a du mal à percer.
  • Les mots désignant des objets asexués dont le genre est souvent ambigu pour les locuteurs natifs (ex. : autobus, ambulance, trampoline, termite, tentacule, trombone) devraient tous bénéficier d'un genre libre, au choix de celui qui écrit (mais qui devrait rester constant dans un même texte).
Voilà, ce ne sont donc que quelques suggestions. Je vois de nombreux avantages à une telle réforme :
  • Les gens feraient beaucoup moins de fautes.
  • Les écoliers, au lieu de passer onze ans de leur vie à apprendre le français, pourraient facilement l'apprendre en trois ou quatre ans. Cela libérerait de l'espace dans l'horaire pour que les jeunes puissent apprendre autre chose, ou aient plus de temps libres.
  • Les nouveaux arrivants ne connaissant pas notre langue pourraient plus facilement l'apprendre et donc mieux s'intégrer. On éviterait donc ainsi que les allophones ne se tournent systématiquement vers l'anglais.
  • Les enfants ayant une faible intelligence linguistique pourraient tout de même apprendre à lire. Ils ne seraient donc pas ralentis dans les autres matières par leurs problèmes en français (puisqu'ils n'éprouveraient plus de difficultés à lire les consignes et écrire leurs réponses).
  • Si la langue est plus concise étant donné la suppression des lettres muettes, des consonnes doubles et des formes allongées («eau» au lieu de «o»), on économiserait une quantité faramineuse d'encre et de papier.

Comme pour ma réforme du calendrier, le principal désavantage serait les coûts (en argent et en efforts) reliés à la transition vers cette orthographe. Pour le reste, il me semblerait avantageux de faire évoluer notre langue écrite dans cette direction.

vendredi 28 août 2009

L'innée et l'acquis

L'univers est un continuum, les séparations que l'on y fait sont souvent erronées. C'est le cas de la dualité que l'on fait en opposant l'innée et l'acquis. Dans les faits, tous les traits physiques et les comportements d'un individu donné sont à la fois innée (génétique) et acquis (environnemental). Le langage est «totalement acquis»? Oui mais, pour parler ça prend un cerveau, qui est un trait innée. Mon nombre de doigts est «totalement génétique»? Oui mais, si l'on m'en coupe un, mon nombre de doigts sera altéré par des causes environnementales.

Quand on pense à un comportement pris en lui-même et que l'on se demande, par exemple «L'alcoolisme est-il génétique?» ou «L'orientation sexuelle est-elle causé par le vécu?», on pose une mauvaise question, ou plutôt une question incomplète.

Supposons que je me demande si l'intelligence est innée (génétique) ou acquise (environnementale). Je puis faire l'expérience de prendre deux humains. Disons, des jumeaux identiques ayant été adoptés à la naissance par des familles différentes, appartenant à des cultures différentes et des classes de revenus différentes. Ou à l'inverse, deux frères adoptifs chacun originaire d'un continent différent. Dans les deux cas, si j'ai posé la question de manière erronée comme je le fais ici, je risque d'en conclure que l'intelligence est acquise, causée par l'environnement familial et social.

Si je me pose la même question sur l'origine de l'intelligence, avec la même dualité fictive innée/acquis mais que les deux individus que je choisis de comparer n'appartiennent pas à la même espèce. Supposons que je compare un humain et un chien qui aurait été élevés tous les deux dans la même famille (d'humains). Imaginons que l'on ait tenté, avec toute la bonne volonté du monde, d'apprendre au chien les mêmes choses qu'à l'humain comme l'usage de la parole ou de la toilette. Dans cette expérience, arriverai-je à la même conclusion? Mon résultat sera plutôt que l'intelligence est génétique.

Comment expliquer que la réponse à la question soit différente selon les individus comparés? Probablement par le fait que l'hypothèse de départ était mal construite. La formulation correcte ne serait donc pas «Ce trait est-il génétique ou environnemental?» mais «La variation de ce trait entre cet individu et cet autre individu est-elle génétique ou environnementale?» puisque, pour le même trait, la réponse changera selon les individus sélectionnés.

Personnellement, plutôt que de me représenter l'innée et l'acquis comme deux sortes de variables qui s'additionnent pour former l'individu et ses comportements, je vois l'innée comme une sorte d'éventail de possibilités et l'acquis comme la sélection de l'une de ces possibilités. Par exemple, l'innée d'un bébé lui offre le potentiel de parler français, anglais, mandarin ou aucune langue du tout, mais c'est son acquis qui fixera laquelle de ces potentialités sera choisie.

Aussi, il est d'usage d'avoir recours à la dichotomie inné/acquis et à celle génétique/environnement (ce qui est pratiquement la même chose), mais il me semble que l'on pourrait diviser les choses autrement. Par exemple, en distinguant plutôt les variables internes à l'individu des variables externes. Ainsi, ce qui est «interne» à l'individu serait ses gènes mais aussi les acquis qu'il a à un instant t. Ces facteurs définissent la fourchette des potentialités que pourrait devenir l'individu, et ses expériences futures (les variables externes) fixeront ce qu'il sera vraiment.

samedi 1 août 2009

La nature n'a pas de but

Je vous ai déjà expliqué que la nature n'est pas une personne et que l'évolution des vivants se faisait selon les principes aveugles de la sélection naturelle. Je remarque toutefois que, dans le langage courant, les expressions sont connotées d'une dimension téléologique qui n'existe pas empiriquement. Par exemple, prenez la phrase suivante :
«Le pancréas sert à produire l'insuline pour digérer les sucres.»

Bien qu'il ne s'agisse que d'un commode raccourci verbal, la formulation sous-entend une sorte de but et d'intention dans la fonction des organes, comme dans les composantes d'une machine. Comme si un concepteur avait placé le pancréas dans notre abdomen pour que l'on puisse digérer les sucres. Or, il n'y a pas de concepteur donc pas de finalité. Une formulation plus appropriée serait: «Le pancréas produit de l'insuline ce qui permet de digérer les sucres.»

L'usage de cette terminologie dans des contextes visant à dévaloriser un comportement jugé «contre-nature» est particulièrement ridicule. Par exemple, réprouver la sodomie en arguant que les organes impliqués dans cette action «ne servent pas à ça» est un abus de langage. Si les premiers tétrapodes s'étaient dit : «Les membres ça sert à nager dans l'eau, pas à marcher sur la terre!» nous serions toujours des poissons. C'est la même chose avec des termes comme «déviance», «malformation» ou «retard mental». Ils impliquent qu'il y a une norme que l'individu devrait suivre, ou un but vers lequel il devrait se diriger, mais qu'il s'en éloigne.

Aucun organe ne «sert» à quoique ce soit. Les organes font des choses, par eux-mêmes ou sous nos commandements, qui ont des conséquences, positives ou négatives. Si l'action d'un organe s'adonne à favoriser la transmission des gènes de l'individu, elle sera sélectionnée par l'évolution, d'où l'illusion de finalité quand un organe remplit sa «fonction». Mais, le bonheur d'un individu est plus important que la transmission de ses gènes. Et, notre corps sert à faire ce qu'on en fait. La question n'est donc pas «Cet organe sert-il à ça?» mais plutôt «Utiliser cet organe de cette façon a-t-il des conséquences positives sur mon bonheur ou sur celui d'autrui?»

lundi 27 juillet 2009

Le culte de la langue

J'entends parfois la phrase : «Nos prédécesseurs se sont battus pour notre langue! On doit leur être reconnaissant. Grâce à eux on parle toujours français!» ou encore «Défendons le français pour nos enfants et nos petits-enfants!»

Plus j'y pense et moins ça a de sens. Personnellement, si j'avais été élevé dans un Québec anglophone, je ne pense pas que je m'en serais porté plus mal pour autant. Au contraire, j'aurais pu communiquer dans ma langue maternelle avec toute la planète. Au fond c'est plus pour eux-mêmes que nos prédécesseur ont préservé le français.

On peut donc continuer de défendre notre langue et notre culture, mais soyons honnête : ce n'est pas pour nos petits-enfants que nous le faisons, c'est pour nous-mêmes. Pour que les valeurs ou les contingences culturelles auxquels nous sommes attachées soient toujours vivaces pendant nos vieux jours. Et, pour que l'on ne soit pas obligé d'utiliser une langue seconde pour communiquer avec nos petits-enfants. Il n'y a rien d'altruiste là-dedans.

dimanche 24 mai 2009

Le dictionnaire est-il un livre sacré?

Si vous avez lu ma réflexion sur le «bon parler» et celle sur l'évolution de la langue écrite, vous savez que je ne porte pas dans mon cœur le purisme linguistique. Ici je vais m'attarder plus précisément à faire une critique de cet ouvrage que l'on appelle dictionnaire et qui est la Bible des puristes de la langue.

Je pense que tous seront d'accord avec moi pour dire que le français existait avant l'apparition d'un dictionnaire du français. Et, que ces mêmes dictionnaires francophones ne sont pas conçus à partir du néant mais bien en se basant sur l'usage en vigueur de la langue. Conséquemment, ce ne sont pas les rédacteurs du dictionnaire qui créent la langue et ses lois, ils ne font qu'essayer de les saisir le mieux possible et créent le dictionnaire à partir de leurs observations. Le dictionnaire n'est donc pas un livre sacré et son contenu peut être remis en question, puisqu'il a été écrit par des humains, faillibles comme nous tous, dans un contexte donné, avec un objectif précis. Je ne suis pas en train de rejeter le dictionnaire, je dis seulement qu'il ne faut pas trop lui donner de crédibilité.

Parfois en tentant de donner à un mot sa définition, les académiciens peuvent se tromper. Pourquoi? Parce que la définition de chaque mot doit se faire avec d'autres mots, alors que dans notre tête, la définition des mots est conceptuelle donc pas métalinguistique. Quand je pense au mot «chat» je pense à un chat et pas à «mammifère carnivore de la famille des félidés…» Donc si, par exemple, un mot est défini d'une façon qui ne correspond pas tout à fait à l'usage que j'en fais (et que les autres en font selon moi), je n'ai aucun scrupule à altérer la définition du mot pour l'occasion.

Je trouve que le dictionnaire marginalise la francophonie extérieure à Paris. Les mots languedociens, québécois, acadiens, belges, antillais ou africains – lorsqu'ils sont dans le dictionnaire – sont toujours accompagnés d'une mention précisant leur origine. Certains très répandus dans toute la francophonie (comme le mot «tantôt» pour désigner un moment rapproché dans le temps, futur ou passé) sont exclus du dictionnaire (ou portent le stigmate «vx» ou «anc.») si on ne les utilise pas dans la capitale de l'hexagone. Tandis que le moindre argot parisien est scrupuleusement consigné dans cette bible du langage. Les mots qui sont le plus souvent qualifié d'impropriété sont, comme par hasard, ceux employés dans les anciennes colonies ou dans les classes ouvrières.

Autre problème, les définitions illustrent parfois l'idéologie de ses rédacteurs. Ses opinions religieuses par exemple, ou d'autres biais ethnocentrique. J'y reviendrai plus en détails ultérieurement.

Et, évidemment, le dictionnaire a tendance à diaboliser tout ce qui vient de l'anglais… ou qui a l'air de venir de l'anglais. Les mots d'emprunts des autres langues sont vus comme un enrichissement mais pas ceux de l'anglais. On expulse des mots qui sont depuis longtemps dans notre langue simplement à cause de leur origine douteuse. Par exemple, on ne peut plus dire le mot «opportunité» qui est désormais un anglicisme… malheureusement on n'a pas d'autre mot pour désigner ce concept. Évidemment, ce sont les anglicismes non-parisiens qui sont démonisés. On peut donc dire «week-end» puisque ce mot est employé à Paris et est donc purement francophone, mais on ne peut pas dire «fin de semaine» car c'est un calque de l'anglais «weekend» et donc un anglicisme introduit par les méchants Québécois assimilés.

Bref, pour moi quelqu'un qui prend tout ce qui sort du dictionnaire comme si ça sortait de la bouche d'un dieu, je trouve qu'il est pas mieux qu'un intégriste avec son livre sacré.

jeudi 23 avril 2009

Le glorieux destin des télécommunications

On pourrait dire que, dans l'histoire de la communication, l'émergence des télécommunications constitue, non pas une, mais plusieurs révolutions successives. Et, en dépit de tous ses détracteurs, FaceBook me semble l'aboutissement naturel, logique et même désirable de cette progression. Il en va de même pour Twitter et les blogues. Bien sûr, on peut dire que ce système est encore en rodage, mais il pourrait constituer ultimement une forme « d'intelligence collective » pour l'humanité. Laissez-moi vous expliquer tout ça en reprenant l'histoire des télécommunications.

Bon, il y eut d'abord la radio puis la télévision. Évidemment, c'était un progrès que de permettre à l'information de transcender l'espace, mais il n'y avait alors que l'élite qui pouvait occuper le statut d'émetteur. Il restait à démocratiser le procéder. Apparu alors le téléphone, successeur du courrier et prédécesseur du courriel et du tchatte – avec ou sans webcam. Cela permet donc à n'importe qui de communiquer avec n'importe qui, sans égard à la distance géographique. Mais la communication verbale n'est pas tout. Entretenir une conversation n'est pas la seule façon de transmettre ou de recevoir de l'information. Parallèlement, il y a le web. Un immense catalogue d'informations permettant à tout le savoir humain d'être accessible pour tout être humain. C'est comme une bibliothèque mais c'est infiniment plus facile d'y faire une recherche. Bien sûr, l'information y est moins rigoureuse, mais celui qui sait adroitement y faire le tri y trouvera une mine d'or de connaissances. Wikipédia incarne la « mémoire collective » où est stocké tout le savoir de l'humanité et accessible à toute l'humanité.

C'est là qu'arrivent Facebook, Twitter et les blogues! L'aboutissement de tout ça. C'est comme si chaque personne devenait une page web. Je puis transférer mes souvenirs dans un endroit pour les rendre accessibles à tous. J'ai le pouvoir de rendre public mon état émotionnel du moment. Les photographies de ma personne – qui « immortalisent » un instant de ma vie – sont désormais accessibles pour tous mes proches. Mon réseau social est cartographié. Chaque événement de ma vie est enregistré. Je peux plus facilement partager mes réflexions, mes sentiments et mes opinions avec quiconque le désire. Je peux m'adresser à quelqu'un de lointain et décider que notre conversation soit visible de tous (en écrivant sur le wall), comme si nous étions tous dans un même lieu dans un même moment. Et ce que je trouve le plus merveilleux, c'est que je peux suivre la vie de gens que j'avais perdu de vue sans même avoir à leur parler directement. Ça a l'air de rien, mais les conversations ordinaires sont bourrées de rites et de tabous (salutations, formules de politesses, introduction d'un sujet, etc.) qui « nuisent » à la communication (libre circulation des informations). On en apprend plus les uns sur les autres en devenant amis sur Facebook qu'en se demandant : « Quoi de neuf? » Et, demander une amitié sur Facebook est plus facile et socialement plus acceptable que de téléphoner à quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis dix ans.

Bien sûr, tout cela est encore à un stade plutôt embryonnaire et est bourré de « pollution » intellectuelle. Mais lorsque l'on aura appris à discerner l'information qu'il vaut la peine de partager de celle qui n'est pas pertinente, on pourra plus facilement être à l'écoute des besoins des autres et faire progresser la science. Quand les idées peuvent circuler aussi facilement d'un cerveau à l'autre au travers du monde, leur progression est favorisée. D'un point de vue éthique, tout cela m'apparaît pleinement positif. Bien sûr, la notion de « vie privée » telle qu'on la conçoit à notre époque ne sera plus d'actualité si on continue comme ça, mais je n'y vois rien de mal. Pour moi, ce que l'on croit être de la pudeur est peut-être finalement de la gêne et du renfermement sur soi. L'antidote à l'excès d'individualisme qui caractérise notre société est peut-être justement ce revirement extrême vers un « exhibitionnisme » tel que Facebook.  

vendredi 17 avril 2009

L'évolution de la communication

Il n'y a pas seulement la langue qui évolue, les modes de communication aussi.

Je pense que ce qui nous distingue des autres mammifères n'est pas tant notre intelligence que notre faculté à communiquer des informations complexes. On a d'abord acquis la parole, ensuite l'écriture, l'imprimerie puis les télécommunications.

Imaginons un hamster qui, grâce à une mutation incroyable, serait aussi génial qu'Einstein. S'il découvrait l'agriculture ou la bombe atomique, il n'aurait aucune manière de transmettre ce savoir à ses pairs. Sa découverte mourra avec lui. Tandis qu'un humain moderne peut, en moins de quelques heures seulement, transmettre une joke cochonne à toute la planète grâce aux courriels et à leur fonction « forward ».

Individuellement, l'humain n'est pas tellement plus intelligent que le chimpanzé. Nous bénéficions simplement du cumul des intelligences de tous les humains qui nous ont précédés. Tant qu'il y aura des humains en ce monde, notre intelligence collective sera immortelle!

dimanche 29 mars 2009

Nous est un autre

Le mot nous – ou son équivalent on – est un pronom personnel désignant normalement la première personne du pluriel. Ça devrait donc vouloir dire «moi et toi», «moi et eux» ou «moi, toi et eux». Mais je constate beaucoup d'usage du nous qui exclue souvent le moi et même le toi; et je ne parle pas du nous impersonnel. En plus, le nous comprend parfois un nombre de personnes tellement élevé qu'il me semble absurde de l'utiliser.

La raison de cette aberration est que l'individu va s'associer à une catégorie ou à une identité collective dont il parlera au nous. Il s'en suivra que lorsqu'il utilisera un verbe dont le sujet serait un nombre pluriel de membres de son groupe mis en interaction avec des non-membres, il fera usage du «nous» même si le «eux» aurait été logiquement plus approprié. C'est le nous identitaire. Par exemple, il pourra dire «Nous, les Québécois…» même si ce groupe est majoritairement composé de gens qui lui sont totalement inconnus. Il pourra également dire «On a gagné la game de hockey hier!» au lieu de dire «L'équipe sportive pour laquelle je prends a gagné!» C'est intéressant comme usage, car ni lui ni son interlocuteur ne se trouvait sur la glace, et il emploie quand même le nous.

En plus de s'étendre trop loin, la frontière du nous sera parfois tracée d'une façon purement contingente et arbitraire, tout en étant floue et changeante. Par exemple, en disant «Nous, les Québécois…», une personne parlera tantôt des francophones résidants au Québec, tantôt de ceux ayant une ascendance française, tantôt de ces derniers en incluant les «immigrants intégrés» et tantôt de tous les habitants de la province sans distinction aucune. Tout cela, dans un même discours en sautant aléatoirement d'une définition à l'autre.

Il y a également le nous historique. Dans un cours d'histoire du secondaire, il est possible d'entendre l'enseignant dire : «Les Anglais nous ont battu sur les plaines d'Abraham.» Le «nous» devrait désigner normalement le professeur et ses élèves. Il est toutefois évident qu'aucun d'entre eux ne se trouvaient sur les plaines en 1759. C'est donc un nous identitaire qui s'étend dans la dimension temps.

Personnellement, j'essaie d'éviter tous ces abus de nous. Si ce pronom donne l'illusion d'être inclusif, il sert plus souvent qu'autrement à se distinguer d'un eux et donc d'exclure. Il m'apparaît être une source de discrimination arbitraire et de biais cognitif. J'ai trop souvent entendu des «Nous, les Québécois…» et des «Nous autres, les gars...» auxquels je ne m'identifiaient pas et ça m'agace quand quelqu'un prétend parler en mon nom sans me consulter. Utilisons donc ce pronom avec parcimonie et sagesse.

vendredi 13 mars 2009

L'évolution de la langue écrite

On a fait passer des tests de français à des étudiants universitaires en enseignement. Il s'est avéré que le trois quart de ces personnes ont échoué ledit test (référence). Cette piètre performance dans la langue écrite semble généralisée – et bien pire – dans le reste de la population. Il est pratiquement impossible de trouver un document en français de plus d'une page qui ne contienne aucune faute.

Les solutions proposées pour régler cette gênante situation sont généralement d'imposer encore plus de cours de français aux élèves du primaire et du secondaire. Toutefois, cette mesure à laquelle on a souvent eu recours ne semble pas avoir eu d'impact réel jusqu'à présent. Nous devrions nous attaquer plutôt à la source du problème. Elle ne réside pas dans la paresse des étudiants ni dans une lacune au niveau du système scolaire. Le problème se situe plutôt dans la structure même de notre langue. En effet, le français écrit est bien loin du français oral. Tant au niveau de la syntaxe que du lexique, de l'orthographe et de la grammaire. Pas étonnant que les jeunes aient tant de difficultés à apprendre à écrire, on leur enseigne au fond une langue qui n'est pas la leur. Il n'est pas normal que l'on passe onze ans de notre vie à apprendre notre soi-disant langue maternelle et que l'on fasse encore des fautes.

Il faudrait cesser de sacraliser la langue écrite. Elle ne nous a pas été dictée au début des temps par une divinité quelconque, elle fut inventée un jour par un humain dans un tout autre contexte. À une époque où la langue orale différait de la nôtre, où les grammaires les plus compliquées étaient les plus prestigieuses et où les scribes et copistes étaient payés au caractère. La langue est – comme tout phénomène social – dynamique. Le purisme (conservatisme) linguistique est une croisade vaine. La langue orale va continuer de se transformer et l'écrit devra la suivre un jour ou l'autre s'il veut demeurer utilisable.

Faisons une petite enquête historique. Dans l'Antiquité, les Romains parlaient latin mais écrivaient en grec car ils disaient qu'ils parlaient mal. Au Moyen Âge, les Français parlaient français mais écrivaient en latin et disaient qu'ils parlaient mal. Aujourd'hui, les Québécois parlent québécois mais écrivent en français et disent qu'ils parlent mal. L'histoire se répète. Devinez la suite…

La langue écrite est tout simplement inadaptée à la langue orale et comporte nombre d'exceptions qui n'ont aucune logique et qui sont difficiles à assimiler puisqu'elles n'ont pas d'incidence sur l'oral. Il ne faut pas voir une simplification de la langue écrite comme un « nivellement vers le bas » puisque l'actuelle complexité de la langue écrite ne nous apporte rien. Ce n'est pas une richesse. Elle n'est pas nuisible qu'au « bas » mais à tous ceux qui apprennent et utilisent cette langue. Nous faisons tous des fautes et nous avons tous dû apprendre le français.

Bref, si nous voulons éviter que la génération suivante ne gaspille son temps, comme nous l'avons fait, à apprendre une langue qu'elle ne maîtrisera jamais parfaitement, nous devons songer à réformer l'écrit. Il faut moderniser et démocratiser notre langue écrite.

mercredi 11 mars 2009

Le bon parler

Je suis tanné d'entendre : «Nous autres, les Québécois, on parle mal… on devrait parler comme les Français [parisien], eux parlent bien!» Les Parisiens parlent bien parce que l'on définit le «bon français» en se basant sur la manière dont ils parlent. Donc peu importe les mots qu'ils choisiront d'incorporer à leur lexique, ce sera toujours ça le bon français. Si demain matin tous les Parisiens se mettaient à dire tabarnak, le mot aurait sa place dans le prochain Larousse.

Quand un anglophone me dit «Hi» au lieu de «Bonjour», il ne me viendra pas à l'esprit de dire qu'il parle mal. Je vais plutôt me dire qu'il parle anglais. C'est la même chose. Chaque dialecte du français a sa propre logique qui n'est ni plus mauvaise ni moins cohérente que celle du français standard normatif international parisien. C'est une logique que le locuteur suit inconsciemment mais qu'on peut étudier et décrire. C'est sur la logique du français parisien que les grammaires choisissent de se fonder, mais cela ne signifie pas que le français québécois soit illogique.

Le québécois et le parisien sont des dialectes qui ont divergé l'un de l'autre depuis la fondation de la Nouvelle-France. Toutes les transformations linguistiques qui sont survenus du côté nord-américain de la francophonie sont considérés comme des «détériorations» de la langue, tandis que les changements linguistiques survenus de l'autre côté de l'Atlantique sont considérés comme des «modernisations» et ce sont les Québécois qui sont arriérés s'ils ne les utilisent pas. N'y a-t-il pas un double standard ici?

Il y a quelque chose de très snob et «colonial» à considérer que certaines variétés dialectiques sont «plus mauvaises» que d'autres. Ce sont toujours les colonies qui parlent mal et les métropoles qui parlent bien. Même chose pour les sociolectes au sein d'une même population: le langage de la classe ouvrière est le plus mauvais tandis que la bourgeoisie s'exprime tellement «mieux». Et c'est encore la même chose entre les générations : les jeunes parlent un français «dégénéré et anglicisé» tandis que les vieux parlent «le vrai français».

Il faudrait que les gens comprennent qu'il n'y a pas de bien ou de mal dans le domaine du langage. L'expression «parler mal» n'aurait de sens que pour désigner quelqu'un qui aurait un défaut d'élocution. Si j'arrive à me faire comprendre de mon interlocuteur, c'est que la communication entre nous est fonctionnelle donc que je parle bien.

dimanche 1 mars 2009

Être ou ne pas être?

Selon l'hypothèse Sapir-Whorf, des contingences linguistiques peuvent parfois affecter notre conception du monde. Le verbe être sert normalement à indiquer un état temporaire ou un attribut intrinsèque. Toutefois, nous l'employons souvent pour désigner nos opinions, nos croyances, nos habitudes ou nos origines. Faisons l'exercice de supprimer ce genre d'usage du verbe être :

Il est Québécois / Il vit au Québec
Il est de gauche / Il vote pour la gauche
Il est athée / Il ne croit pas à Dieu
Il est végétarien / Il mange végétarien
Il est étudiant / Il étudie
Il est libraire / Il travaille comme libraire
Il est hétérosexuel / Il aime les femmes
Il est Blanc / Il a la peau beige rosé
Il est jeune / Il a vingt-cinq ans
Il est beau / Je le trouve beau
Il est ~iste / Il prône le ~isme

Cet usage du verbe être constitue une pente vers l'illusion que ce genre de caractéristiques nous définit en tant qu'individu. Conséquemment, en plus d'amplifier l'importance relative de ces détails, nous sommes portés à les maintenir tels qu'ils sont pour préserver l'intégrité de notre identité. Cela peut constituer un frein à notre évolution personnelle et nous pousse à générer de nouvelles catégories arbitraires pour classer les gens (ce qui est une pente vers la discrimination). Mais bon, la langue est ainsi conçue. Il faut simplement éviter d'être biaisé par cet usage.