vendredi 27 décembre 2013

Jésus n'était pas un Viking

C'est le temps des fêtes alors je vais vous parler de Jésus. Plus précisément, de la façon dont il est représenté dans l'iconographie chrétienne populaire. Autant dans les livres pour enfants que dans les peintures de la Renaissance. On le voit toujours comme un Occidental typique, avec le teint clair et les yeux bleus. Parfois il est même blond.

Juste vous rappeler que même si Jésus est une figure centrale de la culture occidentale, il est né et a vécu toute sa vie au Proche-Orient. Ergo, il ressemble fort probablement plus à un Arabe qu'à un Viking. Mais bon, j'imagine que les chrétiens les plus intégristes ne sont pas prêts à accepter que leur sauveur soit un Arabe.

Les œuvres de charité

Des statistiques nous rappellent souvent que les Québécois manquent de philanthropie, au sens anglophone du terme. En effet, on va moins avoir tendance à verser spontanément une partie de nos revenus à des œuvres de charité, contrairement aux anglophones pour qui c'est un devoir moral. La raison est culturelle. Pour nous, il va de soi que c'est à l'État (ou au clergé) de redistribuer les richesses, tandis que dans les cultures de tradition protestante, c'est à l'individu d'être charitable envers les moins nantis ou de financer des institutions qui lui tiennent à cœur, comme les université par exemple.

Je pense personnellement que de financer ces causes par l'État est une meilleure solution, mais il y a des aspects du principe des donations à qui je reconnais une certaine valeur. Si les gens peuvent choisir à quelle cause va leur argent, on peut dire que c'est plus démocratique et que ce sont davantage celles qui préoccupent le peuple qui sont financées. Par contre, il y a le désavantage que les causes les plus populaires ne sont pas toujours nécessairement celles qui ont le plus besoin d'argent. Certaines causes moins à la mode ou ayant moins de visibilité médiatique peuvent donc en pâtir. Également, si l'on ne «force» par le peuple à donner, il y a des chances pour que le peuple se montre égoïste et qu'aucune cause n'amasse la somme dont elle a besoin. Autre désavantage, c'est que les organismes privés à but non lucratif doivent quand même se financer et sont donc obligés de conserver une partie des dons pour leurs dépenses. En plus, j'ai l'impression que la rivalité entre organismes nuit à la bonne répartition des sommes, en générant une guerre de publicités par exemple.

Alors voici ma proposition : on crée une société d'État – disons qu'on l'appelle Charité-Québec ou Québec-dons – pour recevoir tous les dons et les répartir selon les besoins réels. Tous ses employés et dépenses seraient payés par l'État, afin que chaque dollars reçu par les donateurs aillent directement dans les causes. Afin de permettre malgré tout une certaine liberté aux donateurs, il serait possible de choisir à quelle catégorie de causes l'argent irait. Par exemple:

  • la médecine,
  • la recherche scientifique (non médicale),
  • l'aide internationale,
  • la pauvreté et l'itinérance,
  • la violence conjugale,
  • l'éducation postsecondaire (autre que médecine),
  • une crise spécifique liée à une tragédie récente,
  • etc.


Toute cause ayant pour objectif d'amasser une somme supérieure à un certain seuil serait tenue de passer par cette société d'État pour recevoir ses dons. Elle demanderait d'avoir d'abord un financement pour sa campagne publicitaire et ses dépenses de base (financé par les impôts) puis recevrait des dons, parmi la somme reçu pour cette catégorie de cause, en proportion de ses besoins par rapport aux autres causes de la même catégorie. Idéalement, il faudrait limité la bureaucratie et permettre aux causes d'être directement réglées par cette société d'État. Aux sommes reçus en dons, l'État pourrait évidemment rajouter d'autres subventions lorsque c'est nécessaire.

Une personne pourrait quand même se faire porteparole d'une cause plus spécifique, mais les dons iraient à l'ensemble des causes de la même catégorie et seraient répartis au sein de la cause selon les besoins. Les défenseurs d'une cause pourraient par contre essayer d'obtenir une dissociation de leur catégorie (pour devenir une nouvelle catégorie distincte), un reclassement ou une double catégorisation s'ils ont des arguments convaincants à présenter.

Mon point ici est juste de démontrer que ce n'est pas nécessairement les Québécois qui ne sont pas corrects de ne pas faire assez de dons. On se fit sur nos élus pour s'occuper des causes sociales, financer les écoles et les hôpitaux, parce que l'on croit que c'est tout à fait possible pour eux de le faire et que c'est précisément dans leur mandat. Et je pense avoir démontré ici que ça serait bénéfique si l'État s'en chargeait davantage (à condition d'être plus transparent dans ses dépenses). Donc ce n'est pas tant l'individu qui devrait changer ses habitudes (bien que, ça serait sympathique de donner plus) que notre système de donations qui devrait être repensé.

dimanche 8 décembre 2013

L'extinction des livres

Vu que je suis libraire, on me demande souvent si je pense que les livres vont un jour disparaître. Comme on entend parler de ce sujet ces temps-ci à cause de la loi sur le prix unique, je me disais que c'était le temps d'exprimer mon avis là-dessus. Donc, à la question «Est-ce que les livres en papier vont disparaître?» je réponds… oui. Sans l'ombre d'un doute.

C'est inéluctable. Pourquoi? Pour la simple et bonne raison que le principal argument de ceux qui croient que les livres existeront pour toujours est celui de l'attachement émotionnel au produit. Que c'est don l'fun de tenir un livre dans ses mains, que ça sent bon le papier, etc. Nous sommes attachés au livre papier et toute notre vie nous allons continuer à utiliser ce média. Mais nous sommes mortels. Et la génération d'après? Celle qui aura été habituée autant au livre papier qu'au livre numérique? L'objet sera-t-il pour elle aussi imprégné de souvenirs et de nostalgie? Eh non. Le livre papier va donc progressivement reculer et rejoindre les parchemins et les tablettes d'argile. Je dirais que les livres format poche vont disparaître en premier, dans un avenir assez proche, puisqu'ils occupent plus la même niche de marché que les livres numériques. Le livre grand format, par contre, mettra beaucoup plus de temps à sombrer dans l'obsolescence puisque l'aspect esthétique de l'objet est important.

La loi sur le prix unique est utile mais ne fait que repousser la fatalité. Son rôle est que les grandes surfaces (qui ne vendent que des best-sellers mais à prix réduit) ne fassent plus de concurrence déloyale aux librairies. Le but c'est que les livres qui ne sont disponibles qu'en librairies (donc les pas-best-sellers) continuent d'avoir un point de vente. Mais même si les livres deviennent aussi chers dans les grandes surfaces que chez les libraires, encore faut-ils que les clients se rendent dans les librairies. Si tout ce que tu lis ce sont les best-sellers, c'est bien plus pratique de les acheter en faisant ton épicerie. Interdire aux grandes surfaces de vendre des livres auraient été drastique mais plus efficace, mais ç'aurait été sans compter le fait que l'on peut désormais se commander des livres par internet. Et quand tu commandes tes livres par internet, c'est souvent plus tentant de juste télécharger une version que tu peux lire immédiatement, plutôt que d'attendre que passe le livreur qui t'en donnera une version papier. Bref, l'inéluctable mort des librairies accélérera très certainement celle du livre papier.

Mais il ne faut pas voir la mort du livre comme quelque chose de triste, en autant que ce qui meurt n'est que le support. Le contenu va continuer d'exister mais sous une autre forme. La littérature ne mourra pas avec le livre en papier. Bien sûr, ça va changer un peu le contenu aussi. Déjà, j'ai l'impression que l'internet affecte la forme que prennent les livres papiers. On voit de plus en plus de livres écrits au «je», en langage vernaculaire, et découpés en chapitres très courts, comme si on lisait un blogue. D'une certaine façon, que le livre devienne numérique augmente le potentiel de diversité de la littérature. Il y a moins de contraintes au niveau du nombre de pages par exemple, et puisque c'est moins cher pour l'éditeur (qui n'a plus à l'imprimer ni à le distribuer, son rôle ne devient qu'une sorte de sceau de qualité), il n'est plus contraint de n'accepter qu'une quantité limitée de manuscrits. Le numérique permet également d'intégrer au livre du matériel multimédia. Bref, la littérature ne meure pas, ce n'est que l'un de ses supports qui nous quitte tranquillement.

samedi 9 novembre 2013

Les paradoxes de Dieu

Les monothéistes donnent à leur dieu plusieurs attributs pour en faire un être suprême et magnificent. Une sorte de «parent idéal» dont ils se croient l'enfant préféré. Par exemple: il sait tout, il voit tout, il a tout créé, il est tout-puissant, il est infiniment bon, il est parfait (qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire?), il est amour (encore plus vide de sens…), il est partout à la fois, etc. Outre la puérilité manifeste de ces croyances, il s'y trouve certaines incohérences qui heurtent le gros bon sens. Des paradoxes. Je vois trois sortes de contradictions dans les attributs de Dieu:
  • contraire aux faits et à la logique;
  • contraire entre eux;
  • autocontradictoire (oxymore);

Évidemment, le fait que l'explication divine est, depuis des siècles, de plus en plus remplacée par l'explication scientifique nous pousse légitimement à présumer qu'il n'y a tout simplement pas de Dieu, et que tout a une cause naturelle. Mais même sans ce progrès de la science, je trouve qu'il y a des éléments dans la foi monothéiste qui sont en eux-mêmes problématiques. Le polythéisme m'apparaît déjà moins absurde car, bien que tout autant contraire aux faits, il a au moins l'intelligence de percevoir l'univers comme un équilibre entre plusieurs forces antagonistes ou rivales, et non comme le fruit d'une volonté unique. Bien sûr, il y a des démons dans le monothéisme, qui sont en guerre contre les anges. Mais, puisque ces méchants ont eux aussi été créés par le chef des gentils (Dieu) qui, en vertu de ses attributs, était parfaitement conscient qu'ils deviendraient méchants, on peut dire que tout l'univers devrait être l'œuvre d'une unique personne. Ce qui m'amène à un autre paradoxe de Dieu.

On attribut généralement cette réflexion au philosophe Épicure (342-270 avant notre ère) mais ça lui ait probablement postérieur même si ça fitte avec sa pensée. Le raisonnement est le suivant:
Si la puissance et la bonté de Dieu sont infinies, le mal ne devrait pas exister. Si le mal existe, c'est soit que Dieu aurait pu l'empêcher mais ne le veut pas (donc il n'est pas infiniment bon), soit il aurait voulu l'empêcher mais ne le peut pas (donc il n'est pas tout-puissant).

Les contre-arguments disent généralement que le mal ne vient pas de Dieu comme tel, mais qu'il est une condition nécessaire à l'existence du libre-arbitre, que Dieu nous a donné justement par bonté. Cette réponse est très peu satisfaisante pour moi, pour plusieurs raisons. Entre autres parce qu'elle sous-entend que non seulement les personnes mais aussi les catastrophes naturelles ont un libre-arbitre, ce qui est absurde. Ensuite parce qu'elle entre contradiction avec les raisons même qui nous poussent à nous doter de lois. Si nous nous enlevons certaines libertés au nom d'un plus grand bien, c'est parce que nous reconnaissons que, par exemple, mieux vaut perdre sa liberté de tuer autrui si c'est pour nous éviter d'être tué par autrui. Mais là, c'est comme si Dieu régnait sur l'univers sans intervenir pour imposer ses lois (et en envoyant aléatoirement des catastrophes). Donc l'existence même de gouvernements humains est la preuve que nous reconnaissons tous implicitement que Dieu ne fait pas son travail.

Mais il y a aussi la conception même du libre-arbitre qui me rebute dans cette explication. Comme si l'individu pouvait faire des choix qui n'auraient aucune cause extérieure ou antérieure (et que même Dieu ne pourrait anticiper?), ce qui m'apparaît encore plus insensé que l'idée de Dieu. Si on évite cet indéterminisme, on pourrait peut-être se dire que Dieu a programmé nos esprits comme un humain le ferait d'une intelligence artificielle, mais qu'il nous a conçu si complexe qu'il ne peut anticiper à l'avance nos décisions. Et c'est peut-être aussi pour ça qu'existent les catastrophes naturelles, le climat est peut-être un système trop complexe pour être prédictible pour Dieu? Ce qui m'amène à mon autre point.

J'ignore quel théologien a un jour posée la question suivante:
«Dieu peut-il créer une pierre si lourde qu'il ne pourrait lui-même la soulever?»

En calquant cette question dans mon questionnement théologique à propos du libre-arbitre, j'aurais pu me demander: «Dieu peut-il créer un système (ou un être) si complexe qu'il ne puisse anticiper ses actions à l'avance?» Évidemment, cela m'amène à remettre en question la toute-puissance de Dieu puisque, quoique l'on réponde à ces questions, on impose une limite à sa puissance. Ainsi, l'omnipotence est un attribut de Dieu qui m'apparaît autocontradictoire et qui, pour cette raison, aurait dû être abandonné par les théologiens.

Les autres attributs divins me semblent également difficile à défendre d'un point de vue rationnel. Par exemple, si Dieu est parfait, je ne vois aucune raison pour laquelle il aurait eu besoin de créer l'univers. Et s'il est partout à la fois, ça implique qu'il soit tout, comme si l'univers était son corps. Il faudrait pour ça que l'univers entier puisse être modélisé comme un seul grand système complexe, et non une infinité de galaxies qui ne se touchent pas. Son infini bonté, quand à elle, est plus tautologique que paradoxale. Si on définit le bien comme étant d'obéir à Dieu, alors c'est assez facile pour Dieu de s'obéir à lui-même.

Ainsi, l'existence de Dieu heurterait moins la raison si, à la place de lui donner tous ces attributs «infinis», on se contentait de dire qu'il est:
  • presque parfait, mais pas parfait,
  • super-puissant, mais pas tout-puissant,
  • clairvoyant mais pas omnivoyant,
  • assez bienveillant mais pas infiniment bon,
  • à plusieurs endroits en même temps mais pas omniprésent,
  • etc.

Évidemment, tout cela n'est qu'un exercice philosophique de ma part. Même si Dieu était présenté de façon moins absurde, il n'en demeurerait pas moins contraire aux faits et à la science, en plus d'être incompatible avec une sagesse adulte.

––
P.S. – Il y en a qui vont encore me reprocher de m'attaquer à une croyance inoffensive… En fait, je n'adresse pas ce billet aux croyants qui se contentent de croire dans leur coin en sachant que ce n'est pas rationnel. Je m'adresse justement à ceux qui tente d'amener la question de Dieu sur le terrain de la raison.

lundi 14 octobre 2013

Croire en la viande

J'ai appris récemment l'existence du concept de carnisme (ou viandisme), introduit par la psychologue Melanie Joy qui donnera une conférence à Montréal vendredi prochain. Ce terme désigne, disons, la «croyance en la viande». Au début, je n'étais pas sûr d'aimer le mot, mais finalement plus j'y pense et plus je trouve qu'il y a un parallèle tout à fait approprié entre une idéologie religieuse et l'idéologie qui prône la consommation de viande. En gros, l'idée, c'est que la consommation de viande est une activité qui repose sur des croyances et des paralogismes tout à fait analogues à ceux qu'utilisent les religions et les idéologies. La somme de ces croyances – comme quoi consommer de la viande est naturel, normal, nécessaire et inévitable – mérite bien un nom en –isme.

Ce qui me saute aux yeux c'est que, comme avec toute croyance, il y a une distinction entre les intégristes et les modérés. Et comme pour la religion, la majorité des gens instruits sont modérés. Cela ne veut pas dire qu'ils consomment de la viande avec modération, c'est au niveau de la croyance et non de la pratique qu'ils sont modérés. C'est-à-dire que, comme un religieux modéré qui admet volontiers que sa croyance ne repose pas sur la raison, en disant par exemple qu'il «sent que Dieu existe» sans s'empêtrer dans des sophismes de théologiens, le carniste modéré ne cherchera pas à rationaliser sa pratique et dira simplement qu'il «aime trop la viande» pour arrêter. Il reconnaîtra tout à fait que l'animal est un être capable de souffrir, et la nécessité éthique de tenir compte de cette souffrance. Il sera tout à faire ouvert à l'idée que l'on change les méthodes d'élevage et d'abattage pour améliorer la condition animale, quitte à ce que la viande devienne moins abordable. Bref, il sera d'accord avec la théorie mais ne la mettra pas en pratique. Souvent aussi, le carniste modéré n'aura tout simplement jamais vraiment réfléchis à ces questions et ne leur accorde pas trop d'intérêt; comme le religieux modéré par rapport à la religion.

L'intégriste viandeux comme l'intégriste religieux se retrouve principalement chez les gens ayant moins de scolarité. Il affichera ouvertement sa condescendance envers ceux qui ne partagent pas sa croyance. Il refusera même de goûter un plat végétarien, de peur de se souiller, et, si on l'y contraint, simulera que c'est la chose la plus mauvaise qu'il a mangé de toute sa vie. Comme les croyants, il aura recours à une série de sophismes préfabriqués qu'il aurait bien du mal à développer, comme:
«Les animaux se mangent entre eux!»
«L'humain est omnivore! Nous sommes faits pour manger de la viande!»
«Écraser un maringouin, c'est un meurtre!?»
«Mais tu fais souffrir les plantes que tu manges!»
«C'est impossible de supprimer toute la souffrance animale!»
«On est supérieurs aux animaux!»
«On n'est pas des animaux!»

Ce qui me rappelle tout à fait les sophismes religieux qu'utilisent, par exemple, les Témoins de Jéhovah qui font du porte-à-porte. Dans les deux cas, la personne effacera rapidement mes réponses de sa mémoire pour ne pas se trouver en situation de dissonance cognitive (souvent, elle va juste s'abstenir d'écouter mes réponses).

Le lien le plus intéressant que je trouve entre le carnisme et la religion est au niveau de sa pluralité. Tout comme il existe plusieurs religions, qui adhèrent chacune à certaines croyances et en nient d'autres de façon purement arbitraire, il existe aussi plusieurs carnismes qui, chacun, justifient la consommation de certaines viandes mais en réprouvent d'autres. Le chrétien croit aux miracles de Jésus mais pas à ceux de Mahomet, et le musulman croit aux miracles de Mahomet mais nie ceux de Krishna. De la même façon, le carniste québécois moyen trouve correct de manger du steak haché et du poulet, un peu moins de manger un animal qui a le même nom que sa viande (comme du cheval, de l'autruche) et trouve mal de manger du chien ou du chat, contrairement à un carniste de Thaïlande qui n'y verrait rien de méchant. Mais aucun n'a rien de rationnel pour justifier que tels animaux méritent notre considération et que tels autres sont des biens de consommation. Le fait que l'on vénère nos chats et que l'on maltraite nos porcs, est parfaitement illogique et relève donc de l'idéologie et non de la raison.

Comme le chrétien qui dira que sa religion est plus logique et plus gentille que les autres, celui qui ne mange que certains animaux essaiera lui aussi de défendre la soi-disant logique du fait de manger les porcs mais pas les chiens. S'il est un «intégriste» de la viande, il pourra aussi manifester le même discours haineux et xénophobes envers les mangeurs de chiens qu'un chrétien du même niveau tiendra à l'égard des musulmans. Ethnocentrique, il refusera de reconnaître que s'il mange tel animal, prie tel dieu et parle tel langue, ce n'est pas parce que c'est plus logique ou plus gentil, mais uniquement à cause de contingences sociohistoriques.

Ainsi, un végétarien par rapport aux carnismes se retrouve dans la même position qu'un athée par rapport aux religions. Quand une personne me demande «Pourquoi t'es athée?» ou «Pourquoi t'es végétarien?», je me trouve dans la même posture. Je dois lui expliquer pourquoi je n'adhère pas à sa croyance, sans pour autant qu'elle sente que je la trouve stupide ou méchante. Et c'est vraiment là que je perçois à quel point je suis en face d'un croyant. La réaction agressive que je risque de susciter me le confirme. Je me suis donc donner un «code de conduite» pour bien répondre à ce genre de questions. Aussi, dans les deux situations, les contre-arguments auront surtout de leur côté le poids de la tradition et de l'habitude, mais n'offriront que peu de défi à l'intelligence. Je me demande souvent, si nous vivions dans un monde presque unanimement athée et végétarien depuis toujours, quels seraient les arguments des religieux et des pro-viande? Également, j'ai le même dilemme lorsque l'adhérant à la croyance majoritaire manifestera devant moins son intolérance face à une croyance minoritaire: Je me retrouve paradoxalement à devoir «défendre» l'islam ou l'hippophagie lorsque ses adeptes sont exagérément persécutés par des gens ayant des croyances religieuses ou des pratiques alimentaires dont le fondement ou l'éthique sont tout aussi faibles.

C'est tout. Je voulais juste en parler. En même temps, peut-être que de prendre conscience que notre comportement est influencé par une croyance est le premier pas pour s'émanciper de cette croyance? Bof, j'imagine que si c'était vrai, la religion n'existerait plus depuis longtemps.

dimanche 13 octobre 2013

Critique de la Charte péquiste

Apparemment que les gens ne sont pas aussi nombreux que je l'aurais crû à être contre notre nouvelle charte des valeurs chrétiennes québécoises. Je me suis dis que ça valait la peine d'expliquer clairement ma position à ce propos. En gros, je n'ai rien contre l'idée de créer une charte de cette sorte, c'est la façon dont cela a été fait qui m'irrite viscéralement. Sommairement, mon objection se résume en quatre points:
  • Elle ne règle aucunement les problèmes pour lesquelles elle a été créée;
  • Elle crée des problèmes qui n'existaient pas du tout avant sa création;
  • Elle est ethnocentrique;
  • Elle attise l'intégrisme au lieu de le neutraliser.

La raison pour laquelle le désir de créer une telle charte existait, c'était pour baliser les demandes d'accommodements religieux. Évidemment, ce problème à la base était une pure construction des médias et des politiciens. On a pris quelques anecdotes sans importance et on en a fait d'énormes scandales en utilisant l'insécurité identitaire. Cette tactique a particulièrement été efficace chez les gens qui, dans leur quotidien, n'ont jamais à fréquenter les gens de minorités religieuses, et donc qui sont plus enclins à se référer à l'image que leur envoient les médias pour se faire une idée là-dessus. Mais maintenant que ce problème fabriqué existe, il importe de le régler. Et il est vrai que d'adopter une posture claire sur le sujet permettrait de désembuer le flou qui entoure ces questions.

J'ai déjà exprimée mon opinion sur les «accommodements raisonnables». Pour moi, la religiosité d'une coutume n'a pas à être considérée, ni pour l'autoriser ni pour l'interdire. Ce qu'on doit mettre dans la balance c'est l'importance que ça a pour l'individu qui la pratique (peu importe que ce soit une tradition religieuse, culturelle, familiale ou personnelle) versus la nuisance potentielle que cette activité pourrait représenter pour autrui. Point. Je vous ai déjà aussi présenté un plan de charte des valeurs communes dans lequel je suggérais de simplement énoncer une série de valeurs (liberté, égalité, solidarité, relativisme culturel, art, science, environnement) accompagné d'une définition de notre conception de ces valeurs, et des incidences que cela aurait sur notre interprétation des lois. Une sorte de substitut de constitution ou de religion officielle mais en plus soft. Mais, finalement, j'ai été déçu de voir que la nouvelle charte ne ressemblait à rien de tout ça et n'était rien d'autre qu'un nouveau code vestimentaire pour la fonction publique, avec quelques ajouts ambigus dans la charte des droits et libertés.

D'ailleurs, je ne suis pas certains qu'ils ont vraiment réfléchis à fond à cet ajout. Le principe d'égalité homme/femme n'est pas partout en vigueur dans notre société et il pourrait en découler des incidences imprévues. Par exemple, les situations de sexisme léger envers les hommes tel que de leur refuser l'accès à un gym ou de leur charger un prix d'entrée dans un bar ou sur un site de rencontre auquel les femmes peuvent accéder gratuitement, vont directement à l'encontre de cette charte. Même chose si une piscine publique autorise les hommes à montrer leurs mamelons mais l'interdit aux femmes. D'ailleurs, comme elles sont employées de l'État, les sauveteurs femmes des piscines municipales auront-elles le droit de se voiler les seins, ou devront-elles les montrer comme leurs collègues masculins? Moi ça fait mon affaire qu'on abolisse tout sexisme, mais je ne sais pas si c'était prévu et si le peuple est prêt pour ça. Par ailleurs, pour moi d'introduire l'idée d'égalité des sexes n'a rien de nouveau et est tout aussi nébuleux. Concrètement, qu'est-ce que ça veut dire?

L'autre problème de cette charte c'est qu'elle crée une situation conflictuelle nouvelle plutôt que d'en régler une autre. À ce que je sache, personne ne s'était plaint que des fonctionnaires quelconques portent un foulard sur leurs cheveux. Ce n'était pas un enjeu à régler. Maintenant c'en est un. Des tensions élevées entre les partisans et les opposants de cette charte sont apparues. Même si c'est «pour le principe» qu'on voudrait que tous les employés de l'État soient vêtus de façon «religieusement neutre», le gouvernement devrait avoir la sagesse de ne pas focaliser sur les principes mais de se concentrer sur les conséquences. Dans la pratique, ces fonctionnaires voilées ou enturbannés ne causaient aucun mal, alors de nous mettre à dos une partie de la population juste pour une raison d'uniformité vestimentaire, ce n'est pas l'alternative la plus raisonnable. Par ailleurs, au Québec, on a nationalisé plusieurs choses (et, si on est intelligents, on va continuer de le faire) mais, ces fonctions n'en sont pas devenus pour autant des postes de «représentants de l'État». Un employé - qu'il soit au public ou au privé - ne demeure qu'un employé. Le commis de la SAQ et le commis du dépanneur ont des rôles analogues pour le citoyen. Même chose pour l'employé de la compagnie d'électricité par rapport à celui de la compagnie du câble. Pourquoi l'État interdirait au premier de porter un turban, mais interdirait à l'employeur du second de l'empêcher de porter un turban?

En plus, la principale conséquence sera probablement que beaucoup de femmes voilées vont choisir de rester à la maison plutôt que de travailler, se refermant encore plus sur leur famille et ayant donc moins de chance de quitter la religion. Est-ce vraiment un bon plan? Par ailleurs, si ce qu'on leur reproche vraiment c'est d'avoir des croyances intégristes, en quoi le fait de retirer leur voile ou de cesser de travailler les rendra moins intégristes dans leur croyance? À moins que ce que l'on souhaite secrètement c'est qu'elles quittent le pays? Ce qu'il faut comprendre c'est que le voile n'est que le symptôme d'un mal qu'on appelle l'obscurantisme. Interdire aux intégristes de se voiler, c'est comme interdire aux enrhumés d'éternuer. Ce à quoi l'on doit s'attaquer c'est la croyance elle-même, pas la pratique qui en découle (sauf lorsqu'elle est elle-même directement préjudiciable). Et on ne peut malheureusement pas interdire à quelqu'un de croire quelque chose. C'est par l'éducation qu'on lutte contre l'obscurantisme, pas par la coercition. Au contraire, ça lui donne du capital de martyre ce qui lui permet de se répandre davantage. Mais je suis d'accord pour interdire ces signes religieux pour les gens dans une situation d'autorité, de pouvoir ou d'influence; de façon à limiter la propagation de l'obscurantisme.

Finalement, ce que je reproche surtout à cette charte est son ethnocentrisme à peine dissimulé. Au sein des partisans de la laïcité existe une faction qui simule son désir de laïcité mais qui, dans les faits, prône le christianisme; cette charte s'inscrit dans ce courant. On utilise l'argument de vouloir une neutralité religieuse pour faire reculer les religions étrangères, mais on donne au christianisme toute sorte de passe-droits aussi illégitimes qu'arbitraires. Qu'on nous propose sérieusement et sans sourciller une charte sur la laïcité qui autorise la présence d'un crucifix au-dessus du trône du président de l'assemblée nationale. Sérieusement!? Qui autorise les conseils municipaux à réciter une prière avant chacune de leurs rencontres. Vraiment? Qui ne dit mot sur le financement des écoles religieuses et l'exemption d'impôts des clergés. Ce n'est pas important? Et de définir les signes ostentatoires d'une façon qui, comme par hasard, permet aux chrétiens de continuer de porter leurs croix autour du cou (sauf si elle est trop grosse… comme si ça existait de cette taille là) et qui interdit tous les symboles des autres religions. C'est même pas subtil. Le message c'est «Au Québec, on est catholique!» En tant qu'athée, ça me dégoûte.

J'ajouterais en terminant que je n'ai pas non plus aimé la campagne publicitaire autour de cette charte. Des slogans comme «On y croit!» ou «C'est sacré!» ne m'apparaissent pas correspondre tout à fait avec le principe de laïcité qui est, justement, une non-ingérence de l'État dans le domaine de la croyance ou du sacré.

Heureusement, Québec Solidaire a proposé une nouvelle charte qui ne présente pas ces problèmes. Mais bon, je sais déjà comment elle sera reçue. Mais bref, abolissons les écoles religieuses (point sur lequel la charte péquiste ne dit mot) et donnons aux générations suivantes une éducation laïque avec de belles valeurs. Enseignons-leur la pensée critique et, dans les cours de culture religieuse, renseignons-les sur les origines sociohistoriques des pratiques religieuses pour qu'ils aient une meilleure perspective là-dessus. Je suis sûr qu'on luttera ainsi beaucoup plus efficacement contre l'intégrisme.

samedi 5 octobre 2013

L'ego de l'État

Je suis en train de réfléchir à ce dont aurait l'air un État construit selon mon paradigme philosophique. La question est complexe puisqu'il en va à la fois de sa forme mais aussi de sa légitimité. Par ailleurs, plusieurs composantes de nos États vont directement à l'encontre de principes de base de mon paradigme, comme l'entretient d'une identité nationale par exemple.

Ma réflexion n'est pas encore aboutie, mais j'ai déjà quelques idées de base. Principalement, que l'État n'a de légitimité que s'il est pensé comme un contrat social. Ça m'a amené à prendre conscience que certains des rôles de l'État ont une finalité égoïste et d'autres une altruiste. C'est-à-dire que si les «signataires du contrat social» constituent, finalement, l'ego de l'État, toutes les lois favorisants leurs intérêts ont une fonction purement égoïste, et toutes celles qui les forcent à respecter les intérêts de ceux qui ne font pas partie du contrat social sont de l'altruisme. Conséquemment, il y a une distinction entre les individus qui «font partie de l'État» et ceux qui ne sont que «protégés par l'État».

D'abord je vais définir plus clairement l'ego de l'État. Il s'agit en fait de tous ceux qui ont un pouvoir politique au sein de l'État (c'est-à-dire, les électeurs). Au départ, ce sont les signataires du contrat social; les fondateurs du pays. Comme les fondateurs d'une entreprise, ils ont créé l'État afin que celui-ci ait une utilité pour eux-mêmes et, pour cette raison, il y a une certaine légitimité à ce que l'État s'occupe d'eux avant de s'occuper des membres d'un autre État. Mais, on peut ajouter de nouveaux membres à l'État. Si une entreprise ajoute à ses fondateurs de nouveaux membres à son ego en utilisant le critère de la propriété, qu'en est-il d'un État? Outre ses fondateurs (surtout s'ils sont morts…), qui d'autres l'État devrait-il inclure dans son ego? En suivant strictement mon paradigme, un État devra assimiler (c'est-à-dire, accorder citoyenneté et droit de vote) tout individu ayant le potentiel et le désir de faire partie de l'État, en autant que cette intégration soit moins nuisible pour les membres actuels que s'abstenir de le faire ne le serait pour le candidat. Bref, cela exclut toute possibilité de discrimination arbitraire – par exemple, de ne pas accorder le droit de vote aux femmes – et nous oblige à accepter autant de nouveaux citoyens que possible.

Mais l'ego de l'État n'est pas la somme des citoyens, ni leur moyenne. C'est tous les citoyens, chacun individuellement. Cette perspective a certaines conséquences. Principalement, il est nécessaire d'instaurer l'égalité sociale entre les citoyens, puisqu'ils sont tous l'État. Une autre conséquence c'est qu'on ne peut pas sacrifier un individu pour le bien du plus grand nombre puisque ses intérêts personnels comptent autant que ceux de n'importe qui d'autre. Aussi, plusieurs situations où l'égoïsme serait légitime selon l'éthique doivent demeurer illégales. Par exemple, si j'ai besoin d'un nouveau foie, tuer une personne innocente pour l'acquérir serait tout aussi légitime éthiquement que si je suis un loup qui tue une proie pour se nourrir. Mais, puisque l'État ne peut prendre partie comme ça entre deux membres de son ego, il se doit de prohiber la prédation entre citoyens. C'est-à-dire que, non seulement il ne peut prendre parti dans un dilemme mettant en concurrence les intérêts vitaux de deux membres, mais il interdit aussi à ses membres de provoquer une situation engendrant un pareil dilemme.

Ceux que je définis comme faisant partie de l'autrui de l'État sont ceux qui n'ont ou ne peuvent avoir de pouvoir dans l'État mais à qui ce dernier donne tout de même des droits. L'existence de cet «autrui» découle d'un désir pour les membres de l'État de ne pas s'attribuer des privilèges sans fondement ou de constituer une clique tyrannique imposant illégitimement sa volonté et son pouvoir. Les membres de l'ego constatent qu'il existe des êtres ne pouvant pas être intégrés à leur cercle mais qui possèdent tout de même certains attributs communs avec eux. Il serait donc arbitraire de leur part de ne pas leur accorder les droits qu'ils se donnent à eux-mêmes au nom de ces mêmes attributs.

Comme pour l'ego, on se doit d'inclure dans l'autrui tous les individus ayant le potentiel pour, sans avoir de critère d'exclusion arbitraire. Ainsi, tous les êtres sensibles de l'Univers font partie de l'autrui d'un État respectant mon paradigme. Concrètement, ça inclut les enfants, les personnes atteintes de déficience mentale, les étrangers (se trouvant ici ou ailleurs) et les animaux (sauvages ou de compagnie). L'État se doit donc de manifester son altruisme envers toutes ces catégories d'êtres.

Soit. Mais à l'instar de l'individu, l'État n'a pas les moyens d'être équitablement altruiste envers absolument tout ce qui existe. Ainsi, suivant la même logique que j'ai expliquée dans mes réflexions sur l'altruisme et sur l'égoïsme, l'État peut utiliser des critères égoïstes pour choisir comment il va répartir son altruisme. Si j'ai le choix entre sauver la vie d'un de mes proches et celle d'un inconnu, il est légitime que je sauve mon proche. Si l'État a le choix entre sauver la vie de l'enfant d'un citoyen et celle d'un étranger vivant à l'étranger, il est légitime qu'il priorise l'enfant. Donc, au sein de l'autrui de l'État, il est permis de hiérarchiser les choses en suivant le critère de la proximité d'avec l'ego de l'État, en autant que cela soit fait en respectant le principe voulant que l'égoïsme n'est légitime que s'il s'agit d'un intérêt supérieur ou si cela est nécessaire au bonheur minimal de l'ego. Bref, les proches des citoyens (nos enfants, nos parents à l'étranger qui attendent d'immigrer ici, nos handicapés mentaux et nos animaux de compagnie) ont un statut privilégié par rapport aux membres de l'autrui qui nous sont inconnus (les gens des autres pays et les animaux sauvages). Je me disais même que l'on pourrait créer une catégorie légale – une sorte de «semi-citoyenneté» qu'on pourrait désigner comme «les protégés» ou «les pupilles» de l'État – qu'on accorderait aux proches des citoyens qui ne peuvent devenir citoyens électeurs.

D'accord. Mais si on divise l'autrui en deux sous-catégories (proches versus inconnus) cela ne veut pas du tout dire de n'accorder aucune considération à la seconde. Au contraire, l'État se doit d'étendre son altruisme aussi loin que possible. Les missions de paix et l'aide humanitaire à l'étranger, par exemple, sont une mesure concrète découlant de cet altruisme désintéressé, de même que beaucoup de lois environnementales. Nos caprices et ceux de nos proches ne devraient jamais passer avant les intérêts vitaux d'autrui.

Un de mes buts ici était de déterritorialiser le concept d'État et de supprimer toute considérations spécistes. Il est contraire à mon paradigme d'accorder moins de droits à un individu juste parce qu'il se trouve de l'autre côté d'une frontière géographique ou biologique. En revanche, le critère de la proximité d'avec l'ego de l'État, que j'utilise ici, m'apparaît beaucoup moins arbitraire. Par ailleurs je n'abolis pas totalement le territoire. Si un étranger inconnu est blessé sur le territoire de l'État, on va davantage le prendre en charge que s'il se blesse à l'étranger simplement parce que, dans le second cas, on va prendre pour acquis qu'un autre État s'en occupera.

jeudi 19 septembre 2013

Uniformes et codes vestimentaires

La nouvelle charte des valeurs communes du Québec que nous attendions tous n'aura été finalement qu'un nouveau code vestimentaire pour la fonction publique. Déception. J'aimais mieux la mienne. Je ne suis personnellement pas d'accord avec les exigences de cette nouvelle charte mais, je constate en y réfléchissant que mon point de divergence remonte bien plus en amont et se situe par rapport au concept même de code vestimentaire. Je profite donc de l'occasion pour vous faire part de mon opinion à ce propos.

Aimant profondément la liberté et la diversité, je suis intuitivement repoussé par l'idée que tous les individus d'une organisation quelconque soient vêtus de la même façon ou en suivant une même norme rigide. Toutefois, je comprends tout de même l'utilité de ce genre de contraintes dans certaines situations. Je vois trois motifs pour lesquels on impose un code vestimentaire:
  • On veut contrôler l'image de l'organisation face à l'extérieur;
  • On veut contrôler l'hygiène et la sécurité;
  • On veut contrôler les mœurs au sein de l'organisation;

Ainsi, si les deux premiers motifs sont défendables, le troisième me semble une contrainte abusive ayant un but malsain. Je comprends tout à fait, par exemple, qu'un restaurent chic exige de ses serveurs qu'ils soient habillés chics; pour que ceux-ci soient en phase avec l'image de marque de l'entreprise. Je comprends aussi qu'on exige des travailleurs de la construction qu'ils portent un casque et des bottes à cap d'acier sur un chantier pour des raisons de sécurité. Mais pourquoi, par exemple, un employé de bureau qui ne fait affaire avec des clients que par téléphone ou par courriel, devrait-il porter une cravate tous les jours?

Même dans les contextes où les employés font affaire avec le client, je trouve que l'on a tendance à exagérer le pouvoir qu'on laisse à l'entreprise sur la tenue de ses employés. Quand je vais dans un McDo (très très rarement, vu qu'il n'y pas grand-chose de végétarien), et que je vois le tee-shirt de couleur vive avec la casquette assortie que l'on fait porter à ceux qui sont en bas de l'échelle, versus la chemise et la cravate que portent les plus gradés, je ne peux pas m'empêcher de me dire que les uniformes hideux des gens hiérarchiquement inférieurs servent à les humilier et les casser afin qu'ils demeurent à leurs places. Tout cela découle d'une culture d'entreprise qui ne devrait pas être encouragée, totalement à l'opposé de ma conception qui voit l'emploi comme un simple échange d'argent contre un travail.

Voici donc une suggestion de quelques principes qui devraient être inclus dans les normes du travail afin de limiter le pouvoir d'uniformisation vestimentaire de l'employeur sur l'employé:
  • Sauf pour des raisons d'hygiène ou de sécurité, il est interdit d'imposer un code vestimentaire à un employé qui n'a pas, dans l'exercice de sa fonction, à interagir visuellement avec le publique ou à représenter l'entreprise devant une instance externe;
  • L'employeur ne peut pas faire payer l'employé pour son uniforme et doit lui allouer un budget pour ses vêtements s'il y a un code vestimentaire;
  • Pour tout emploi dont le salaire est inférieur au seuil de faible revenu, il est interdit d'imposer une pièce de vêtement supplémentaire à que ce qui est nécessaire pour que l'employé puisse être reconnu comme tel par le client (par exemple, un tee-shirt ou une veste est suffisant, pas besoin de légiférer sur les pantalons et les chaussures). Si l'employé se situe en permanence à une caisse, derrière un comptoir, ou à tout endroit où son statut d'employé est évident, il peut refuser d'arborer une telle pièce de vêtement.
  • Pour tout emploi dont le salaire est inférieur au seuil de faible revenu, l'employeur ne peut exiger de l'employé qu'il retire un symbole (croix, carré rouge ou autre) seulement s'il s'agit du logo d'une entreprise rivale.
  • Pour un emploi au service à la clientèle, l'employeur peut prohiber le port d'un vêtement qui cache le visage ou réduit sa visibilité, par exemple une casquette, un masque ou un voile intégral.
  • Il est strictement interdit d'imposer un code vestimentaire différent selon le sexe ou l'âge de l'employé, ou tout autre facteur de discrimination arbitraire, incluant la présence de tatouages visibles. On ne peut pas non plus interdire un vêtement traditionnellement réservé à un sexe si l'on autorise un vêtement traditionnellement réservé à l'autre sexe couvrant une portion de peau équivalente.
  • Un uniforme doit toujours comporter un choix d'au moins deux pièces de vêtements pour chaque partie du corps. Par exemple, une chemise à manches longues et une chemise à manches courtes.
  • Le segment du corps délimité par le haut et le bas du sternum, ainsi que celui descendant des hanches jusqu'au haut des genoux, sont des parties que l'employé peut être contraint de cacher par l'employeur (même s'il ne travaille pas avec le public) et que ce dernier ne peut lui contraindre à montrer (je vous rappelle ma réflexion sur la pudeur).

Bon d'accord, c'est juste quelques idées que je lance comme ça pour donner des exemples. Mais, en gros, je pense qu'il faudrait accorder plus de liberté à l'employé pour ses vêtements, surtout pour les jobs mal payées donc pour lesquelles le critère de devoir être chic ne peut être invoqué. Et, je trouve vraiment que c'est ridicule de vouloir contrôler comment s'habille quelqu'un dans ton entreprise si tes clients ne le verront même pas. Voilà. Ici, j'ai parlé des uniformes en utilisant le vocabulaire des entreprises, mais je mettrais des principes analogues pour les uniformes dans une école ou une fédération sportive.

D'accord, mais là vous vous dites: «Oui mais, les employés de l'État eux autres? Si on veut être un État laïc, me semble que c'est logique de leur interdire des signes religieux!»

Pour moi, les employés de l'État devraient, au contraire, bénéficier de la plus grande permissivité possible dans leur code vestimentaire. Afin, justement, d'illustrer perceptiblement à quel point la liberté et la diversité font parties de nos valeurs communes. Et pour ce qui est du cas plus spécifique des signes religieux ostentatoires, je me range à la seule opinion sensée que j'ai entendue sur le sujet ces derniers jours: seuls les fonctions impliquant une position d'autorité sur le citoyen devraient exiger le retrait de ce genre de symboles. En fait, j'aurais formulé ça un peu différemment, j'aurais dit «toute personne en position de pouvoir, d'influence ou d'autorité» et, plutôt que de parler du port de signe religieux, j'aurais dit «manifestant publiquement une trop forte ferveur religieuse» pour ratisser plus large en incluant aussi les paroles et les actions, pas seulement les vêtement. Je considère les enseignants du primaire comme figure d'autorité mais pas ceux du secondaire (puisque l'élève y a plusieurs enseignants au lieu d'un seul toute l'année) ou des niveaux supérieurs (puisque ce n'est plus de l'autorité). Je n'inclus pas non plus les employés de garderie vu que les enfants y sont de toute façon trop jeunes pour réellement y apprendre une religion.

Je ne suis pas non plus d'accord avec le gouvernement pour définir ce qu'est un signe ostensible. Pour moi, une croix quelle que soit sa grosseur est un symbole religieux – tout comme un logo de Nike en demeure un même s'il est petit. Tandis qu'un foulard ou un turban pourrait n'être qu'un vêtement comme une tuque ou un chapeau melon. C'est donc seulement dans les cas où le poste exige un uniforme strict (policier, juge, militaire) avec lequel la pièce de vêtement en question est incompatible que je les interdirais. Je peux présumer toutes sortes de choses mais, dans les faits, je ne sais pas si la femme qui est devant moi se cache les cheveux parce qu'elle se croit inférieure aux hommes, parce qu'elle est fière d'afficher sa foi et sa culture ou simplement parce qu'elle a raté sa teinture.

mercredi 18 septembre 2013

Juger un livre à sa couverture

Ces dernières années, beaucoup d'auteurs de livres ésotériques tentent de dissimuler la réelle nature de leurs ouvrages et de les faire passer pour des livres de science afin d'avoir une meilleure crédibilité. C'est ce qu'on appelle les pseudosciences. Ainsi, il est parfois difficile de départager le bon grain de l'ivraie. Comment savoir, rien qu'en lisant sa couverture, si un livre qui se prétend scientifique l'est réellement ou s'il s'agit d'une attrape? Voici quelques trucs:
  • S'il est écrit «Ph.D.» après le nom de l'auteur, méfiez-vous. C'est généralement que la discipline dans laquelle l'auteur a reçu son diplôme est sans pertinence ou elle-même charlatanesque;
  • Si l'auteur précise ne pas croire en Dieu ni au dessein intelligent, c'est généralement pour mieux amadouer les sceptiques mais c'est un mensonge, les textes vraiment scientifiques évitent la question de Dieu;
  • S'il nie un fondement de la science moderne (par exemple, l'évolution darwinienne ou le fait que les maladies ont des causes infectieuses) dans plusieurs disciplines sans rapports (disons, la physique et la biologie) sans avoir de formation dans ces disciplines, ce n'est pas scientifique;
  • S'il prétend amener un changement total de paradigme dans la science et qu'il ne s'agit pas de physique, méfiez-vous;
  • S'il fait un mauvais usage du mot «quantique» (par exemple, dans une expression totalement vide de sens comme «médecine quantique»), ce n'est pas scientifique;
  • S'il emploi le mot «holistique» ou des synonymes comme «totale» ou «global», méfiez-vous;
  • S'il part avec un présupposé dualiste, par exemple en parlant d'un phénomène comme étant une transgression de lois de la nature ou ayant une origine extérieur à la nature, ce n'est pas scientifique. La science prend pour postulat que «tout est un», donc qu'un phénomène encore inexplicable l'est à cause de notre mauvaise compréhension des lois du monde, et non parce qu'il est surnaturel.
  • S'il a une conception téléologique de l'univers, ce n'est pas de la science;
  • S'il défend l'existence de l'âme, des esprits, des dieux ou d'un concepteur cosmique, c'est un livre d'ésotérisme!
  • S'il défend la pensée magique, ou le pouvoir de l'esprit sur la matière, c'est un livre d'ésotérisme!

Je le dis parce que ces charlatans n'ont généralement aucun scrupule à faire passer leur salade pour de la science, même s'ils sont parfaitement conscient que ce n'en est pas. Peut-être qu'à leurs yeux, ils emploient une argumentation fallacieuse pour défendre une idée qu'ils «savent» être vraie, mais cela n'est tout de même pas défendable comme pratique. Il devrait y avoir une certification pour les livres de science et de médecine.

samedi 14 septembre 2013

Des sauvages

Je suis allé à un séminaire sur l'éthique animale. L'un des conférenciers nous a parlé du livre Zoopolis, ouvrage qui présente une vision possible de ce qu'aurait l'air une société reconnaissant les droits des animaux. On nous proposait d'accorder le statut de citoyens aux animaux qui vivent parmi nous (je reviendrais sur cette question dans un futur billet) et de traiter les animaux sauvages et leur environnement comme des nations étrangères. Je paraphrase:
Qu'on croit ou non pouvoir mieux gérer la Chine que les Chinois, on n'intervient pas parce qu'on leur reconnaît le droit à la souveraineté. C'est la même chose pour les animaux sauvages. On doit leur accorder la souveraineté donc les autoriser à continuer de vivre comme ils le font dans la nature, même si leurs actions contreviennent à notre éthique.

Je n'étais pas tout à fait d'accord avec ça. En fait j'approuve l'analogie et, dans les deux cas, pour les animaux sauvages comme pour les nations étrangères, je suis d'accord avec ce non-interventionnisme. Mais, je ne le justifie pas de la même façon et ça modifie donc également son application. En gros, pour moi, la principale ressemblance est que, dans les deux cas, la situation de l'individu n'est peut-être pas des plus confortable, mais elle s'inscrit dans un système qu'une intervention de notre part pourrait briser et, conséquemment, faire empirer la situation.

J'ai déjà dit que je ne suis pas nationaliste. Je ne crois pas qu'un peuple d'humains forment une sorte d'entité ayant des droits propres. Les frontières entre États n'ont pas à interférer dans mes considérations éthiques. Ainsi, n'en déplaise à nos lois sur le travail et le libre-échange, sous-payer un travailleur m'apparaît tout aussi répréhensible qu'il soit Québécois ou Taïwanais. Si un peuple est opprimé par un dictateur abusif, je ne considère pas qu'il s'agit d'une «nation souveraine». La liberté des individus ne devrait pas passer après celle de la fiction qu'est la nation. Bref, lorsqu'on laisse faire ce qui se passe dans les autres pays mais qui contrevient à nos valeurs, ça se justifie si:
  • Une différence culturelle fait en sorte que cette situation qui nous parait désagréable est positive aux yeux des locaux;
  • Nous ne comprenons pas suffisamment tous les facteurs impliqués dans la situation sociopolitique en question pour pouvoir nous prononcer de façon éclairée sur ce qui en serait une issue désirable;
  • Nous n'avons pas le pouvoir d'intervenir sans causer un mal supérieur à celui que l'on voudrait enrayer.

Par exemple, si la seule façon de libérer un pays d'un dictateur est de déclencher une guerre dont la victoire est incertaine et qui causera significativement plus de souffrances que ne l'aurait fait le dictateur en temps de paix, intervenir serait contraire à l'éthique. Mais dans tout autre situation, ne pas intervenir est hypocrite.

Pour les animaux sauvages, si je suis le raisonnement qui m'a amené au végétarisme et ma réflexion sur le fait que l'inaction vaut l'action d'un point de vue éthique, alors je devrais considérer que mon devoir serait d'empêcher les animaux sauvages de se manger les uns les autres, puisque cela cause une souffrance. En plus, puisque les animaux n'ont pas la lucidité, tout comme les enfants, il est nécessaire que des êtres rationnels prennent les décisions pour eux. Voilà... Est-ce vraiment ma conclusion logique? Non. Je pense qu'il convient de tenir compte des facteurs suivants:
  • Contrairement à nous, les animaux prédateurs ne peuvent survivre sans manger de proies et seraient malheureux si l'on frustrait leurs instincts de chasseurs, il s'agit donc d'un égoïsme légitime;
  • Contrairement aux enfants, les animaux, bien que non doués de raison, sont capable d'autonomie, et peuvent donc agir dans leur propre intérêt par eux-mêmes lorsqu'ils sont dans un environnement spécifique, sans avoir à réfléchir;
  • Contrairement aux humains, les prédateurs ne condamnent pas leurs proies à vivre toute leur vie dans un élevage intensif, mais les laissent libres dans leur habitat naturel;
  • Briser l'équilibre d'un écosystème risquerait d'amener davantage de souffrances, pour les prédateurs comme pour leurs proies, que de laisser les choses telles qu'elles sont.

C'est pour ces raisons que je prône de laisser «intouchés» des environnements sauvages dans lesquels les animaux devraient conserver leur «souveraineté» sans qu'on interfère. Toutefois, dans un hypothétique lointain futur technologique où l'humain pourrait pratiquement tout contrôler dans la nature, il sera éthiquement requis d'abolir la prédation. Ce sera comme quelqu'un qui empêche son chat de manger sa perruche, mais à une échelle globale. Cela pourra être accompli en nourrissant les prédateurs avec de la viande de synthèse, en leur donnant des jouets pour qu'ils canalisent leurs instincts de chasseurs, et en réduisant la fécondité des proies pour ne pas qu'elles se reproduisent en surnombre. Mais au niveau technologique où nous sommes maintenant, toute tentative d'intervention de ce genre à cette échelle risque de causer pas mal plus de mal que de bienfaits.

mercredi 31 juillet 2013

Mutiler sexuellement un enfant

L'excision et la circoncision sont des mutilations sexuelles qu'on pratique sur des enfants au nom de certaines croyances religieuses. Outre le fait que ces opérations ont pour conséquence de réduire la capacité à ressentir du plaisir sexuel, comme elles sont pratiquées sans que ce ne soit médicalement nécessaire sur des individus qui ne sont ni adultes ni consentants, il est clair que c'est contraire à l'éthique. Pour cette raison, plusieurs États interdisent l'excision et songent à faire de même pour la circoncision.

J'ai réfléchi à cette situation. Évidemment, l'action elle-même de mutiler sexuellement un enfant est indéfendable. Mais la prohiber serait-il une solution? J'ai déjà dit que faire des lois devait être pensé, non pas en nous interrogeant sur l'éthique de l'action sur laquelle on légifère, mais bien sur les conséquences d'une telle législation. Ainsi, que se passerait-il si l'on interdisait ce genre de pratiques barbares? Les gens continueraient de s'y adonner mais dans la clandestinité, ce qui empêcherait l'État d'exercer le moindre contrôle sur la façon dont elles sont pratiquées.

J'avais le même raisonnement lorsque je parlais de la drogue, de la prostitution, de la possession d'armes ou de la pornographie pédophile en animations. Mon point était que même en étant contre ces dernières, on pouvait être pour leur légalisation si cela avait pour conséquence une réduction de leur nuisance. Mais dans le cas des mutilations sexuelles d'enfants, j'ai bien de la difficulté à me rallier à cette même position. Évidemment, on pourrait essayer d'obtenir un accommodement qui soit réellement raisonnable. Disons que ça serait pratiqué dans un hôpital, par un médecin, sous anesthésie, et que l'on ne ferait l'ablation que d'une petite partie du prépuce ou du clitoris. Et, supposons qu'avant de la pratiquer on forcerait les parents à lire de la documentation sur le sujet, avec des avis de médecins mais aussi de membres de leur clergé qui sont contre, pour maximiser les chances qu'ils changent d'idée... Mais tant que ce n'est pas fait sur un adulte consentant, ça me répugne tout de même.

Ici, j'ai délibérément mis dans le même bateau l'excision des jeunes filles (coutume rare en Occident et outrageuse dans notre culture féministe) et la circoncision des jeunes garçons (beaucoup plus fréquente en Occident, et que nul n'oserait critiquer de peur d'être accuser d'antisémitisme) pour faire un exercice de relativisme culturel. Bien que, objectivement, la circoncision soit légèrement moins pire, il s'agit dans les deux cas de mutilations sexuelles religieuses sur des enfants. Pourquoi tolérer l'un et s'insurger contre l'autre? De la même façon, je pense que l'on ne devrait pas tolérer qu'un parent fasse percer les oreilles de son enfant, puisque c'est une atteinte à son intégrité physique et que de tolérer le perçage des oreilles en interdisant le tatouage ou d'autres formes de perçage, pour la seule raison que c'est une coutume à laquelle on est plus habitué, serait parfaitement arbitraire et ethnocentrique.

Au fond de moi-même, je ne peux m'empêcher de me dire qu'une personne ayant pour croyance qu'elle doit mutiler sexuellement son enfant ne mérite tout simplement pas d'avoir la garde d'un enfant. Par contre, je réalise que si la majorité des gens dans notre société ne le font pas, ce n'est pas parce qu'ils sont de meilleures personnes, mais simplement parce qu'ils sont par hasard nés dans une religion n'ayant pas cette pratique. Aussi, je conçois qu'une personne puisse être un bon parent sur tous les autres aspects, même si elle est porteuse de cette croyance indésirable. Bref, je pense que l'on a comme société un devoir d'éducation pour que les gens abandonnent ce genre de barbarie. En attendant, je ne sais pas comment la loi devrait regarder ces pratiques.

dimanche 14 juillet 2013

Charte des valeurs communes

Apparemment que le gouvernement du Québec a encore repoussé l'échéance du début de son projet de créer une «charte des valeurs québécoises» pour encadrer, entre autres, les demandes d'accommodements religieux. Cela m'a donc poussé à me demander quels devraient être les valeurs communes d'un État? Ou, disons, les vertus qui meuvent ses interventions et ses non-interventions? Au Québec, il me semble y avoir un énorme flou à ce niveau. C'est comme si on ne savait pas trop dans quelle direction on allait ni comment s'y rendre.

En ce qui me concerne, je donnerais personnellement à la charte des valeurs communes un mandat plus large que d'être une simple ligne directrice pour réguler les demandes d'accommodements. J'en ferais une sorte de substitut de religion officielle et d'identité commune. Ce pourrait même être le fondement de notre constitution. Être ce devant quoi on plaide allégeance lors d'un procès ou en recevant notre citoyenneté. Elles seraient enseignées dans les écoles primaires lors des cours d'éthique qui remplacent les cours de catéchèse. Bref, elles auraient un rôle analogue à une idéologie religieuse ou nationaliste mais n'en seraient pas une puisqu'elles permettraient l'existence d'une beaucoup plus vaste diversité d'opinions.

Avant d'énumérer les valeurs communes, je commencerais par déclarer en préambule que le bonheur est le souverain bien, au service duquel seront nos valeurs communes. Ainsi, l'on quitterait le paradigme capitaliste pour adopter l'utilitarisme. Tout ne se mesurerait plus en profit mais en amélioration de la qualité de vie. Voici donc ce que je propose comme valeurs communes:

Égalité: Dans ma réflexion sur le concept d'égalité, je souligne que ce mot a plusieurs définitions mais que la seule qui ait du sens est l'égalité de considération des intérêts. C'est-à-dire, le désir pour une société d'abolir la discrimination arbitraire sous toutes ses formes, actuelles ou potentielles. C'est donc au nom de cette valeur que l'on se doit de lutter contre le sexisme, le racisme et l'homophobie. Certaines mesures visant à accroître l'égalité des chances dans la vie d'une personne, comme le fait de fournir aux personnes handicapées des moyens de paliers à leur handicap, ou le fait d'avoir l'école obligatoire gratuite pour tous, découle de notre quête d'égalité.

Liberté: Je définis la liberté comme étant l'absence d'obstacle entre un désir et son assouvissement. Combinée à l'égalité, elle place elle-même ses limites puisque la liberté de l'un devient la limite à celle d'autrui. Si l'on a réellement pour objectif de maximiser la liberté, l'État ne devrait intervenir par coercition dans les activités volontaires d'un individu totalement conscient des conséquences, que lorsqu'elles interfèrent avec les droits d'autrui. Aussi, toute contrainte de la loi devrait toujours faire augmenter le bilan de liberté d'un individu, en imposant une contrainte moindre que ce qu'imposerait l'absence de cette loi. La démocratie est le rejeton de l'égalité et de la liberté, puisque si le peuple est libre et que tous sont égaux, il n'y a pas de classe dirigeante, seulement des élus au service du peuple.

Solidarité: Avoir cette valeur fait en sorte que l'on reconnaît aux individus des droits qui ne dépendent ni de leur participation à la collectivité, ni de leur capacité à prendre ces droits par la force. C'est au nom de ce principe que l'on donne des droits aux chômeurs, aux personnes dites invalides, aux touristes, aux enfants, aux déficients intellectuels et aux animaux. C'est aussi cette valeur qui exige de l'État qu'il se soucie de ce qui se passe ailleurs que sur son territoire. Cela nous oblige à accepter de recevoir comme citoyen autant de personnes que nous le pouvons parmi les demandeurs ayant tout ce qu'il faut pour. Cela force également notre armée à s'investir dans des missions humanitaire à l'étranger, tant qu'elle en a les capacités et que les conséquences sont plus désirables que celles de sa non-intervention.

Relativisme culturel: J'aurais pu prendre la laïcité comme valeur commune, mais je pense que celle-ci est en fait une subdivision du relativisme culturel (qu'on pourrait aussi simplement appeler «ouverture» ou «multiculturalisme»). Celui-ci nous impose de séparer l'État pas seulement de la religion, mais de la tradition. De laisser aux citoyens non seulement la liberté de conscience, mais aussi celle de pratiquer et de perpétuer leur culture, dans la mesure où cela se fait dans le respect des cultures des autres et des autres valeurs communes. Cela veut dire être à l'écoute des demandes d'accommodements et nous impose de ne rien rejeter qui ne contrevienne pas aux valeurs communes. Cette valeur requiert également que l'État prenne des mesures pour préserver sa diversité culturelle et s'y adapter. Le seul «bémol» que j'ajouterais serait qu'il est important d'avoir une langue commune même si, personnellement, je ne vois pas ça comme une attente à ce principe, tant que cela est pensé comme un droit pour le citoyen et non comme un devoir.

Science: J'aurais pu aussi la nommer «connaissance» ou «raison». Dans un premier temps, je pense que l'État devrait reconnaître que la science a été historiquement et est encore aujourd'hui un moteur de progrès qui a permis d'améliorer la qualité de vie des citoyens. Conséquemment, il convient de subventionner la recherche même lorsqu'elle n'a pas d'autre utilité que d'accroître notre compréhension du monde. C'est au nom de la «science» au sens large que l'on se doit d'avoir un système d'éducation publique, pour libérer le peuple de l'ignorance et la superstition, et lui donner un minimum de bagage intellectuel et de connaissances générales, afin que les individus puissent faire leurs choix de vie de façon autonome et éclairée. D'avoir la science comme valeur commune nous permet également de lutter activement contre les formes plus extrêmes d'obscurantisme comme le créationnisme, les pseudomédecines, l'intégrisme religieux et la propagande haineuse.
Art: L'État doit considérer l'art et la vie culturelle comme étant un bien désirable en soi. C'est pourquoi l'on donne des subventions aux artistes, mais aussi que l'on se soucie de la beauté de notre urbanisme et de notre architecture. Que l'on s'assure d'avoir en place des médias permettant de diffuser les productions culturelles. C'est au nom de cette valeur que l'on préserve notre patrimoine et que l'on offre des bourses à ceux qui étudient dans les arts. Combiné au relativisme culturel et à la liberté, la valeur art nous impose la liberté d'expression, faisant en sorte qu'un artiste sera financé indépendamment de la «qualité» ou de la «moralité» de ses œuvres.

Environnement: La conscience écologique est également une valeur importante. Cela fait en sorte que la pérennité des écosystèmes et de la biodiversité sont importants en soi sans que l'on ait à leur trouver une fonction pratique ou économique. Combinée à notre valeur science, cette valeur nous incite à écouter davantage les scientifiques plutôt que les économistes lorsqu'il est question de l'avenir de la planète. Également, la valeur environnement implique que les ressources naturelles du territoire de l'État appartiennent au peuple et que toute entreprise qui les exploite se doit de lui verser des redevances.

Ce ne sont pas tant les valeurs qui sont actuellement unanimes au Québec, mais plus celles que je désirerais qui le soient. Non seulement on aurait un guide pour savoir quelles demandes d'accommodements sont légitimes (seuls les traits culturels qui s'opposent aux valeurs communes sont indésirables, pour le reste on maximise la diversité), mais cela s'appliquerait pour à peu près tous les projets de société. Si ces valeurs communes étaient clairement affichées comme étant celles de l'État québécois, le fondamentalisme religieux, l'ultranationalisme et l'ultracapitalisme deviendraient tacitement des ennemis de notre société. On pourrait donc lutter plus ouvertement contre les grandes religions et les grosses firmes multinationales lorsqu'elles agissent contre les intérêts du peuple.

Afin de rendre plus attrayante et moins «froide» l'adhésion aux valeurs communes du Québec, on pourrait créer une terminologie, une iconographie et une série de slogans ou de maximes autour de ces valeurs communes pour en faire, non pas une religion ou une idéologie, mais simplement quelque chose de positif et d'inspirant. On pourrait même construire des monuments publics représentant allégoriquement l'union de nos sept valeurs communes autour d'une autre sculpture allégorique symbolisant le bonheur du peuple. J'ai même pensé à un logo (j'ai dû changer les noms de certaines valeurs pour que ça entre):

Imaginez-la plus belle que ça. On pourrait en sculpter un bas-relief en bois (avec sept essences d'ici) qu'on accrocherait au mur de l'assemblée nationale, àa la place du crucifix, pour montrer que ce sont ces valeurs et non les valeurs chrétiennes qui doivent servir de ligne directrice aux élus.

Je répète qu'il ne s'agirait pas d'une idéologie, puisque cela autoriserait et encouragerait la diversité d'opinions, de croyances et de pratiques. Ces valeurs ne feraient que baliser le tout, pour savoir quelles sont les dérives extrémistes que l'on ne tolérerait pas.

N.B. – Je rappelle que je n'ai aucun pouvoir. Donc que je n'en vois pas un paniquer à l'idée que j'impose à tous un «culte des sept valeurs communes». Tout ceci n'est qu'un exercice réflexif.

dimanche 7 juillet 2013

Notre patrimoine architectural religieux

Lorsque je dis que je veux que le gouvernement coupe toute subvention envers les organisations religieuses, on me rétorque généralement:

«Mais les églises font parties de notre patrimoine architectural. Ça prend de l'argent pour les entretenir. Si on coupe les subventions du clergé…»

Rassurez-vous, je suis d'accord avec l'essentiel de cette objection. Je suis tout à fait sensible à la nécessité de préserver notre patrimoine architectural, qu'il soit religieux ou non. Ce que je ne comprends pas, toutefois, c'est pourquoi une église devrait-elle continuer à servir d'église si elle n'est plus assez rentable sous cette fonction pour assurer le financement de son propre entretient? Quoiqu'il se passe à l'intérieur d'une bâtisse, c'est surtout son apparence extérieure qui contribuent à enrichir le paysage et qui constitue un trésor architectural.

C'est pourquoi je trouve que c'est une bonne chose de convertir une église en condos. Extérieurement, le bâtiment conserve la même allure et continue donc d'agrémenter le décor par son architecture. Sauf que son intérieur, plutôt que d'être une salle de messe sous-utilisée, est transformé en quelque chose d'utile. En même temps, les propriétaires des condos vont assurer l'entretient des lieux, de sorte que l'église continue d'être en bon état et de faire bénéficier ceux qui la regardent de son architecture.

Évidemment, l'immeuble à condos n'est qu'un exemple de ce qu'on pourrait faire d'une église. Si ces bâtiments étaient rachetés par l'État, on pourrait en faire des logements modiques ou des bâtiments publics quelconques. Mon point est simplement que de brandir la valeur patrimoniale d'un bâtiment pour justifier qu'il continue d'appartenir au clergé plutôt qu'à des gens qui en feront un meilleur usage, est un argument fallacieux pour maintenir des subventions contraires à la laïcité. Et si vous tenez tant que ça à ce que les églises restent des églises, allez-y don plus souvent!

mardi 25 juin 2013

Les différences entre les sexes

Il y a certains arguments que l'on entend souvent contre la déconstruction des genres qui font référence à des données scientifiques ou statistiques. On nous dira, par exemple, que les cerveaux des hommes et des femmes ne sont pas totalement identiques, ou alors que les petits garçons préfèrent jouer avec des camions. Cette catégorie d'arguments utilise un faux dilemme. C'est comme si on était obligé de choisir entre les deux options suivantes:
  • A) Les deux sexes sont fondamentalement différents.
  • B) Tous les individus sont pareils.

Or, il existe aussi cette troisième possibilité:
  • C) Les individus sont différents. Certaines différences sont fortement corrélées avec le sexe mais jamais à 100% (à part les caractères sexuels primaires puisqu'ils définissent le sexe). Donc on ne peut pas savoir avec certitude quelque chose sur un individu donné si l'on ne connaît que son sexe puisqu'il n'est peut-être pas représentatif de la majorité de son sexe.

Il y a une différence importante entre dire «La majorité des hommes sont comme ça» et «Tous les hommes sont comme ça» ou «Tous les hommes se doivent d'être comme ça». La première proposition n'est que descriptive et peut donc être juste, tandis que les deux autres sont à éviter, la deuxième étant une généralisation et la troisième étant prescriptive. Elles ne se contentent pas d'énoncer une différence générale entre les sexes, elles édictent un comportement que l'individu doit avoir en fonction de son sexe sous peine d'être anormal. Même si presque tous les petits gars aiment les camions, si un petit gars donné préfère les poupées, devrait-on l'obliger à jouer avec des camions? Bien sûr que non. Ce serait absurde et même paradoxal puisque le petit gars en question est la preuve vivante que notre prémisse est fausse.

Je déteste lorsque des livres pour enfants portent des titres tels que «Histoires pour petites filles». C'est une manifestation tangible de ce à quoi je m'oppose. Laissez le contenu du livre tel qu'il est mais changez le titre pour «Histoires de princesses et de fées», et je n'aurai (presque) plus d'objection. Le livre sera sans aucun doute tout de même offert surtout à de petites filles, mais on pourra l'offrir à un petit gars sans que ce ne soit aussi explicitement considéré comme aberrant.

Donc mon point n'est pas de nier qu'il existe des différences générales entre certaines catégories sociales dont le genre. L'idée c'est de déconstruire ces catégories pour que, même si la majorité des membres d'un groupe continuaient d'avoir tel comportement, nul ne se sente contraint de se conformer à un comportement pour la seule raison de son appartenance à une catégorie.

jeudi 20 juin 2013

Se croire l'élu de Dieu

Il y a peut-être deux ou trois ans de cela, l'un de mes amis facebook a mis un statut ressemblant à:
«Les prières ont été efficaces, l'hôpital a finalement donné son congé à ma grand-tante. Merci à Dieu et merci à la Sainte Vierge pour son pouvoir d'intercession!»
Quelque chose d'aberrant m'avait marqué dans cette réplique. J'ai failli le souligner en répliquant:
«Ah je comprends maintenant pourquoi Dieu n'a rien fait pour empêcher le tremblement de terre qui a tué des milliers de personnes au Chili la semaine dernière… il était trop occupé à sauver ta vieille tante.»
Mais bon, mon sens aigu de la politesse m'a retenu d'émettre ce commentaire. Mais c'est tout de même la première chose qui m'est venue à l'esprit. Pourquoi le très croyant voit-il des interventions divines dans les choses positives qui lui arrivent, même lorsqu'elles sont petites, sans se demander pourquoi des malheurs bien plus grands arrivent à autrui?

Un autre exemple c'est lorsqu'il y a un accident d'avion ou une catastrophe naturelle qui tuent de nombreuses victimes. Pourquoi la poignée de survivants se met-elle à «remercier le seigneur»? N'est-ce pas ce même Dieu qui nous a envoyé cette catastrophe naturelle en premier lieu? Sérieusement, pourquoi y voir une intervention divine? Il est tout à fait logique qu'une catastrophe faisant de nombreux morts épargnent quelques survivants. Si un avion s'écrase et que tous les passagers survivent, là oui on s'approche du miracle. Mais qu'une personne quelconque plutôt qu'une autre personne quelconque survive à une catastrophe, c'est tout à fait possible.

Un exemple encore pire: les athlètes qui prient pour gagner une compétition et qui remercient Dieu de leur victoire. Vraiment? Ce n'est même pas une guerre entre deux pays dont l'un pourrait défendre des idéaux plus nobles que l'autre. C'est un simple sport mettant en compétition des athlètes tout à fait interchangeables, et dont l'issu ne changera strictement rien au sort du monde. Pourquoi est-ce que le créateur de l'univers, s'il a tout le cosmos à gérer et s'il autorise des crimes, des guerres et des catastrophes naturelles, sentirait-il le besoin d'intervenir pour qu'une équipe de football d'une université américaine gagne le match plutôt que sa rivale?

Toutes ces situations me semblent découler d'une certaine croyance sous-jacente. Peut-être est-elle inconsciente ou tout simplement inavouable mais, on peut la détecter dans ce genre de propos. Le très croyant ne se contente pas de croire que la religion dans laquelle il a par hasard été élevée s'adonne à être la seule vérité. Au fond de lui-même, il a en plus l'arrogance de croire qu'il est «spécial» pour Dieu. Il est «élu» en quelque sorte. Ça explique non seulement pourquoi Dieu l'a fait naître dans la bonne religion, mais également pourquoi il l'épargne lui et les gens qu'il aime alors qu'il laisse des malheurs terribles s'abattrent sur d'autres. Dieu n'en a rien à foutre des enfants du Tiers-Monde ou du parfait inconnu assis à côté de moi dans l'avion. Ce qui lui importe c'est moi, car tout ce qui m'arrive est pour lui beaucoup plus important que tout ce qui pourrait arriver à n'importe qui d'autre.

C'est ça. Je comprends juste pas comment une religion qui condamne le péché d'orgueil ait pu engendrer autant de narcissiques qui se pensent élus de Dieu.

dimanche 2 juin 2013

Les difficultés de l'utilitarisme

À la base, l'éthique utilitariste que je défends est assez simple. Il s'agit de maximiser l'indice de bonheur, de choisir l'option qui rendra autrui le plus heureux possible. On peut se représenter l'Autre comme une sorte de «jauge» nous disant où se situe son niveau de bonheur:


C'est donc très simple. Si je commets une action qui fait baisser cette jauge, j'agis mal, si je la fais monter, je suis gentil. Mais des difficultés peuvent survenir dès que la situation ne peut plus se modéliser de manière aussi simpliste, ce qui peut entraîner des désaccords entre les utilitaristes. Dans mon modèle de «jauge du bonheur», elles se classent dans deux catégories:
  • S'il y a plus d'une jauge à considérer, c'est-à-dire s'il y a plusieurs individus affectés différemment par mon action.
  • Si mon action modifie le nombre de jauges plutôt que le niveau de bonheur d'une jauge. Par exemple, si je tue un individu je ne le rends pas malheureux; sa jauge ne baisse pas mais disparaît.

Ces cas offrent plusieurs possibilités. Devrais-je additionner tous les individus de l'univers en une seule et même jauge? Devrais-je favoriser l'action qui causerait le plus grand bonheur à un individu spécifique? Devrais-je répartir ce bonheur sur le plus grand nombre d'individus possibles? Ou devrais-je plutôt m'assurer que tous ait, minimalement, un niveau acceptable de bonheur?

La tendance générale, chez les autres utilitaristes, sera de consolider toutes les jauges en une unique jauge – soit en les additionnant, soit en faisant une moyenne – ce qui implique que l'on peut sacrifier un individu donné pour le bénéfice de plusieurs, conclusion souvent contre-intuitive et critiquée par les adeptes d'éthiques déontologistes. Ma position est différente. Dans mon modèle, je considère que ce «bonheur de l'univers» est une pure construction de l'esprit – au même titre que l'honneur ou la souillure – puisqu'elle ne représente aucun individu réel. Ce fictif «monstre d'utilité» ne devrait pas avoir plus de droits que les individus, qui eux existent vraiment. En fait, la raison même qui m'a fait privilégier l'utilitarisme sur ses rivales, c'est parce qu'elle ne s'appuie que sur des choses terre-à-terre, mais en l'agrémentant d'un «bonheur du plus grand nombre», elle perd cet avantage.

Ce que je prône, si l'on s'en tient à ma modélisation de l'éthique sous forme de jauges, serait de ne pas additionner les jauges et de considérer celles qui n'existent pas ou plus comme étant à zéro (c'est-à-dire «neutres», ni heureuses ni malheureuses). Concrètement, ça se résumerait à:
  • Lorsqu'il y a plusieurs jauges (donc plusieurs individus) affectées par mon action ou mon inaction consciente, je dois favoriser le résultat qui permettra de répartir le bonheur de façon à ce que tous soient au-dessus du seuil de contentement, plutôt que le résultat qui donnerait une somme de bonheur supérieure. C'est ce que j'exprimais dans ma réflexion sur l'éthique sur le nombre.
  • Lorsque mon action pourrait faire disparaître une jauge existante (c'est-à-dire, tuerait quelqu'un), je dois considérer que je retirerais à cet individu le bonheur et la souffrance qui lui resterait à vivre si je ne le tuais pas (et que «retirer un bonheur» équivaut à «donner une souffrance» et inversement). Je dois aussi considérer que contrarier son désir de continuer à vivre ou de mourir est une souffrance. Ainsi, commettre un meurtre est répréhensible mais euthanasier une personne en phase terminale d'une maladie douloureuse et qui désire qu'on l'aide à mettre fin à ses jours, ne l'est pas.
  • Lorsque mon action fait apparaître une nouvelle jauge (par exemple, si je donne naissance à quelqu'un), cela ne constitue en soi ni un bien ni un mal, puisque celui qui n'existe pas ne souffre pas de son état et ne désir pas venir à l'existence. De plus, en amenant autrui à l'existence contre son gré (forcément!), je m'engage tacitement à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que le bonheur domine la souffrance dans sa vie, de sorte que je le fasse passer de «neutre» (inexistant) à «heureux».
  • Lorsque mon action empêche une potentielle nouvelle jauge d'exister (par exemple, si j'avorte ou que j'utilise la contraception), cela ne constitue en soi ni un bien ni un mal, puisque celui qui n'existe pas ne souffre pas de son état et ne désir pas venir à l'existence. De plus, empêcher une nouvelle jauge de naître (donc l'équivalent de laisser à zéro une jauge de zéro) est un acte éthiquement supérieur à celui de générer une nouvelle jauge dans laquelle la souffrance dominera sur le bonheur (donc, faire tomber dans les négatifs une jauge qui était à zéro). C'est ce que j'exprimais dans mes réflexions sur le futur et sur l'eugénisme.

Bref, bien que mon éthique soit clairement utilitariste, elle a ses propres manières de résoudre les difficultés de ce paradigme moral. Ainsi, pour la distinguer de ses sœurs, je qualifie mon éthique d'utilitarisme individualiste, puisque je focalise sur l'individu et non sur le groupe ou sur la somme des individus.

samedi 25 mai 2013

Statut des religions

Je relisais une de mes réflexions sur la laïcité, et je me rendais compte que je n'y avais pas exprimé assez clairement et explicitement ce que je prônais comme statut légal pour les organisations religieuses. Actuellement, elles bénéficient d'un statut particulier leur conférant, entre autres privilèges, une exemption d'impôts et même des subventions; ce qui va directement à l'encontre du principe de séparation de l'Église et de l'État.

Personnellement, il m'apparaît que la seule façon d'être cohérent avec nos valeurs communes (laïcité, égalité) tout en autorisant l'existence des clergés (un accommodement nécessaire tant qu'il y aura des pratiquants), serait d'offrir le choix suivant à toute organisation religieuse:
  • Soit elle s'enregistre légalement comme personne morale, au même titre que les entreprises, et a tous les droits et devoirs qui en découlent;
  • Soit elle perd toute existence légale ou fiscale et n'est donc, aux yeux de l'État, rien de plus que la somme des individus qui la composent;

Ça risquerait d'être un dilemme intéressant pour les clergés. En effet, ceux qui décideraient d'accepter le nouveau statut «d'entreprise fournissant un service de spiritualité» devraient apporter des changements drastiques dans leur organisation. Tous les clercs seraient légalement les employés de leur clergé, et en acquérraient donc les droits. Un exemple simple de ce qui serait problématique: le statut des femmes. Une église qui refuserait d'engager une personne comme curé uniquement parce qu'elle est une femme, violerait directement le principe d'égalité que l'on impose à toutes les entreprises. Pour cette raison, il est fort à parier que les clergés de tous les cultes opteraient en majorité pour l'autre option: n'avoir aucune existence légale.

Les organisations religieuses qui choisiraient de ne pas s'enregistrer légalement ne seraient considérées que comme une somme d'individus sans connexion. Chaque clerc déclarerait son revenu comme travailleur autonome. Tous les lieux de culte seraient légalement propriété d'une ou de plusieurs personnes physiques. Même chose pour les comptes en banque des institutions religieuses. Les conditions de travail, d'embauche, de congédiement et de retraite des prêtres ne seraient d'aucune façon garanties par l'État; il faudrait se fier à la bonne volonté du clergé. Si jamais un prêtre serait expulsé de son clergé, il n'aurait pas droit à l'assurance-emploi; ce serait comme un travailleur autonome qui n'a plus de travail.

Ça semble un peu drastique, mais c'est la seule façon de concilier l'existence d'une entité qui maintient des pratiques allant aussi ouvertement à l'encontre des valeurs élémentaires de notre État. Et en même temps, ça serait comme un incitatif pour les institutions religieuses afin de les pousser à moderniser certaines de leurs façons de faire. Par ailleurs, il y aurait aussi des avantages pour celles qui choisiraient de ne pas s'enregistrer. Exemple, quand un clerc est accusé de propagande haineuse ou de pédophilie, ce serait lui en tant qu'individu qui serait poursuivit tandis que le reste de l'organisation, puisqu'elle n'existerait pas, n'en serait pas éclaboussée.

Évidemment, je trouve personnellement qu'il est aberrant que l'on tolère de nos jours des pratiques comme le fait de refuser d'engager une femme comme prêtre. Mais, on ne peut pas non plus forcer les choses, surtout au sein d'une institution qui tire sa légitimité de la tradition et de son infaillibilité. Ma proposition ici me semble un compromis raisonnable. Comme je disais, tant qu'il y aura des pratiquants, il va nous falloir s'accommoder de l'existence des organisations religieuses. Mais j'attends avec impatience le jour où chacun aura ses croyances personnelles, sans avoir d'allégeance envers un clergé.

Faire sa part

Je vous cite de mémoire une sorte de conte que j'ai lu quelque part. Il me semble que c'est une fable amérindienne. Brièvement c'est:

Un terrible incendie ravageait la forêt. Tous les animaux s'enfuirent de l'autre côté de la rivière. Sauf le colibri. Il plongea dans la rivière pour se gaver d'eau, puis survola le brasier pour y recracher les quelques gouttes qu'il avait pu transporter, avec le vain espoir d'éteindre les flammes. Il répéta cette manœuvre à plusieurs reprises, tandis que les autres animaux le regardaient avec moquerie.
«Mais qu'essaies-tu donc de faire?» lui demanda l'orignal. «Tu vois bien que tes efforts ne servent à rien!»
«Peut-être…» lui répondît-il. «Mais moi au moins je fais ma part.»

Cette histoire m'a fait réfléchir. Au début, je trouvais moi aussi le colibri stupide. Concrètement, ses actions n'apportent aucune conséquence positive et ne sont donc que des efforts inutiles. Même après sa justification, comme quoi il «fait sa part» je trouvais cela tout de même absurde puisque cela n'apporte quelque chose qu'à lui-même; il recherche la satisfaction dans l'accomplissement d'une tâche vaine en se valorisant d'être le seul qui a essayé de lutter plutôt que de fuir. Ainsi, selon mon paradigme utilitariste, j'étais en désaccord, à prime abord, avec la morale de cette fable. Ce n'était qu'orgueil, à mes yeux, que d'agir inutilement pour se glorifier d'être un individu honorable.

C'est en y repensant plus tard que je me suis dis que si les conséquences immédiates des actions du colibri semblent les rendre futiles, elles auraient pu avoir des conséquences indirectes bien positives. Si tous les animaux avaient aidé le colibri en jetant sur les flammes autant d'eau qu'ils le pouvaient, leur forêt aurait pu être partiellement sauvée. Tout ce que le colibri pouvait donc faire, c'était prêcher par l'exemple et si tous les autres l'avaient imité, ses gouttes d'eau auraient fait partie d'une somme d'eau qui elle aurait eu un impact.

Ça m'a amené à penser qu'il y a plusieurs situations dans la vie où les actions d'une personne n'ont absolument aucune conséquence si elle est la seule à agir, mais nécessitent qu'une quantité significative de gens agissent de même pour avoir du sens. Par exemple:
  • Recycler,
  • Manger végétarien,
  • Boycotter un produit,
  • Voter pour un parti politique autre que l'un des deux au pouvoir,
  • Participer à une marche, à une manifestation ou à une pétition,
  • Faire un modeste don à une œuvre de charité,

Dans toutes ces situations, on peut arguer à juste titre que le fait qu'une personne donnée participe ou non a très peu d'influence sur le résultat final. Que la cause ait beaucoup ou très peu de supporteurs, un de plus ou moins ne changera pas grand-chose. Ainsi, plusieurs personnes ayant à cœur les objectifs d'une cause, mais n'étant pas certains de vouloir participer, se justifieront à eux-mêmes leur laxisme en se disant «Il y a déjà assez de gens qui participent, alors même si je participais aussi ça ne changerait rien» ou «Il y a si peu de gens qui participent, donc même si je participais aussi ça ne donnerait rien». Moi-même je fais souvent ça.

Je pense que la question que l'on devrait tous se poser dans ce genre de situation, c'est: Si tout le monde faisait comme moi, qu'est-ce qui se passerait? Si tout ceux qui contribuent à une cause décidaient d'abandonner en prenant pour acquis que tous les autres contribueront pour eux, la cause mourra. Si, à l'inverse, absolument tous les gens qui croient ne serait-ce qu'un peu à la cause décidaient de faire leur part, nous gagnerions notre cause. Par exemple, ça m'agace tellement quand quelqu'un vote pour un vieux parti corrompu en disant: «Bah, de toute façon, c'est sûr que c'est lui ou l'autre tout aussi corrompu qui va gagner…» Non. À chaque élection, tous les partis repartent à zéro. Si c'est toujours les mêmes qui gagnent, c'est justement parce que trop de gens se font ce même raisonnement absurde.

Bref, même quand notre pouvoir en tant qu'individu est nul si on est seul à agir, je pense que l'on doit tout de même faire notre part. Non seulement parce que c'est le seul pouvoir que l'on a, mais aussi parce que ça peut réellement faire une différence si l'on est plusieurs à agir, et qu'en nous comportant ainsi, nous prêchons par l'exemple ce qui incitera davantage de gens à se joindre à la cause. Pour moi quelqu'un qui ne fait rien du tout contre un problème, fait partie du problème et perd complètement son droit de chialer contre le problème en question.