C'est toujours une expérience amusante et intéressante lorsqu'un missionnaire mormon ou témoin de Jéhovah m'aborde dans le métro ou sur le seuil de ma porte. Certains trouvent cela agaçant et pénible que d'être ainsi sollicité par quelqu'un qui tente de nous imposer ses croyances irrationnelles, mais moi – sans doute à cause de ma formation d'anthropologue – j'adore essayer de comprendre leur conception du monde, leur mythologie. C'est fascinant de voir à quel point nos esprits sont fondamentalement différents. J'ai par contre souvent de la difficulté à argumenter avec eux, puisque mon anglais n'est pas très bon et que ces prêcheurs sont presque systématiquement anglophones. Pour ceux qui s'inquiéteraient de me voir me convertir si je parle trop longtemps avec un missionnaire, soyez rassurés : il a autant de chance de réussir à m'avoir qu'en aurait un enfant tentant de me convaincre de
l'existence du Père Noël.
Si vous essayez vous aussi l'expérience d'écouter parler l'un de ces fondamentalistes, vous vous cognerez bien rapidement au raisonnement circulaire suivant : «
Dieu existe parce qu'on le dit dans la Bible; la Bible est vraie parce qu'elle est la parole de Dieu.»*

C'est le genre de raisonnements que vous trouverez souvent dans leurs paroles. Un autre exemple, d'un style un peu différent, sera :
– L'Univers est si complexe et merveilleux qu'il doit avoir un créateur!
– Dieu est-il complexe et merveilleux?
– Oh oui. Encore plus que l'Univers!
– Donc Dieu a un créateur?
– Non.
– Donc il est possible d'être complexe et merveilleux sans avoir de créateur?
– En effet.
– Donc l'Univers pourrait ne pas avoir de créateur?
– L'Univers est si complexe et merveilleux qu'il doit avoir un créateur!
Un cercle est fermé. On ne peut y entrer ni en sortir. Un raisonnement circulaire ne convaincra pas facilement quelqu'un, mais il est difficile d'en libérer ceux qui s'y sont pris. En argumentant avec le croyant, on ne fera que faire perpétuellement le tour du cercle sans espoir d'y trouver une issue. Normalement, en prenant conscience que le raisonnement est circulaire on réalise son absence de fondement, mais il n'est pas facile de faire comprendre ça à quelqu'un qui n'est pas familier avec la logique. Comme
les aveugles qui ne touchent qu'une portion de l'éléphant et s'en font une image erronée, l'esprit d'un fondamentaliste ne peut pas percevoir l'entièreté de son propre raisonnement d'un seul coup; il n'en voit qu'une partie à la fois et ne prend pas conscience qu'il forme un cercle.
La meilleure méthode que j'ai trouvé pour faire sortir le dialogue de l'une de ces boucles sans fin, c'est
le relativisme culturel. Il faut constamment revenir sur le fait qu'il existe plusieurs cultes et demander «
Oui mais pourquoi la Bible précisément? Pourquoi pas le Coran, les Védas hindoues, la mythologie grecque ou les contes des frères Grimm?» Le missionnaire tentera normalement d'éluder la question avec une pirouette rhétorique ou un pseudo-arguments métaphysico-théologiques, mais il faut toujours le ramener, aussitôt que possible à cette question fondamentale.
Inévitablement, il finira par se retrancher dans le recoin de la foi, sa conviction personnelle et son sentiment viscéral profond. C'est intéressant de voir qu'un tel croyant pourra reconnaître qu'un argument est irrationnel sans considérer que cela lui enlève de la valeur. Une fois rendu à ce point, il est inutile d'essayer de le convaincre que
l'intuition est moins fiable que la raison. Il sera plus facile de lui expliquer que cet argument, irrationnel et fier de l'être, peut peut-être justifier le fait d'avoir des croyances personnelles, mais pas d'essayer de convertir les autres.
J'ai eu de la chance une fois. Je parlais dans le métro avec un missionnaire chrétien, puis un missionnaire musulman est venu nous remettre à chacun un dépliant sur ses croyances. J'ai alors pu dire au chrétien : «
Ne crois-tu pas que cet homme est aussi convaincu de la réalité de ses croyances que tu l'es des tiennes? Qu'as-tu donc de plus que lui à m'apporter comme preuves? Pourquoi devrai-je te croire plus que lui?» On peut même essayer de lui faire remarquer son narcissisme en lui disant «
Pourquoi ton intuition, plutôt que celle d'un autre, devrait-elle dicter ce qui est vrai au reste de l'univers?» On relativise donc la conviction de notre prêcheur en lui disant que tout le monde a des convictions, qui peuvent être aussi forte que la sienne mais envers des croyances différentes. Comme le disait le philosophe
Friedrich Nietzsche (1844-1900) dans une citation que j'ai vu
dans le métro :
«La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu'on croit.»
Il faut donc avoir quelque chose de plus à présenter comme argument qu'un simple sentiment pour avoir le droit légitime de prétendre que sa croyance est plus proche de la vérité que celle de celui que l'on tente de convaincre.
On peut essayer de conclure en lui expliquant que parmi toutes cosmologies connues,
seules celle de la science apporte des preuves de ses dires et qu'il est par conséquent plus sage de croire en la science qu'en une quelconque mythologie. Mais le plus dur, comme je l'ai déjà dit, sera de s'assurer que notre missionnaire intégriste se souvienne de l'argument précédent lorsqu'on passe à un argument suivant. Autrement on pourra revenir plusieurs fois au même point et être prisonnier d'un cercle sans issu. Et ce n'est pas par stupidité ou par Alzheimer que notre croyant oubliera à mesure ce qu'on lui dit. Il est victime de
dissonance cognitive, c'est-à-dire que les nouvelles données qu'il acquiert seront effacées de sa mémoire si elles entrent en contradiction avec les données qu'il a déjà. Conséquemment, une fois qu'il nous aura quitté, notre prêcheur du métro oubliera sans doute l'ensemble des arguments qu'on lui aura apporté. Il retournera chez ses semblables où il sera conforté dans sa conception erronée du monde par la présence de tous ces autres gens qui vivent dans le même mensonge que lui. Mais il y a des chances pour que les idées qu'on a semé dans sa tête soient tombé dans un terreau fertile et qu'éventuellement, en rencontrant d'autres idées semblables, elles finissent par croître et par le guérir de son obscurantisme. Ainsi, même si les chances sont minces, ça en vaut quand même la peine selon moi.
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*Une variante de cet argument est «la Bible dit la vérité parce qu'il est écrit dans la Bible qu'elle dit la vérité» qui est un raisonnement circulaire n'ayant qu'un seul point se référant à lui-même plutôt que deux qui se justifient mutuellement.

Pour un esprit rationnel, c'est vraiment aberrant, mais il faut comprendre que le fondamentaliste est convaincu de façon émotionnelle. Ce type d'arguments ne le convaincrait pas lui-même, mais il s'en sert pour rationaliser une opinion viscérale préexistante. On peut répondre en soulignant que le Coran, la Torah, les Védas, etc. prétendent également détenir la vérité. On peut également souligner l'absurdité du raisonnement en prenant une feuille blanche, en écrivant dessus «Ceci est la Vérité!» puis en y ajoutant toutes les fantaisies qui nous passent par l'esprit. Le missionnaire n'aura pas le choix de considérer comme vrai ce qu'il y a sur cette feuille ou de réviser son argument.